Rideau déchiré (Le)
Réalisé par Alfred Hitchcock (1966)
| Durée | 128 minutes |
| Sortie | 16/11/1966 |
| Note | 6/10 |
Le professeur américain Michael Armstrong et son assistante et fiancée Sarah Sherman se rendent en bateau en Europe, afin d’y participer à un congrès scientifique. Tandis que Michael cache les raisons pour lesquelles il aurait préféré que Sarah ne l’accompagne pas pendant ce voyage, celle-ci prépare déjà activement leur mariage. Mais à Copenhague, le couple risque de voler en éclats, lorsque Michael annonce qu’il ira seul en Suède pour tenter d’y mener à bien ses projets nucléaires. Complètement anéantie, Sarah s’apprête à rentrer aux Etats-Unis. Par hasard, elle découvre alors que son futur mari lui a menti sur la destination de son voyage, puisque il a pris un aller simple pour se rendre à Berlin-Est, derrière le rideau de fer.
La critique
Par Tootpadu 27/08/2014
Alfred Hitchcock était apparemment très insatisfait de ce film, qui sonnait en quelque sorte précocement le glas d’une carrière excellente. Nous partageons partiellement cet avis, tant les motifs fétiches du maître du suspense s’avèrent anémiques dans Le Rideau déchiré. Après les deux films qui l’ont précédé et dans lesquels se reflétait encore l’obsession malsaine du réalisateur d’une représentation de la femme en tant qu’objet, à la fois maniable et mystérieux, la guerre des sexes prend plutôt une allure romantique ici. Ce mélange entre la rigueur propre à la science et l’incohérence féminine a en effet du mal à convaincre, aussi parce que les sous-entendus érotiques des chefs-d’œuvre des années 1950, comme Sueurs froides, y subissent une cure de concrétisation guère bénéfique. Le passage du temps n’a ainsi été clément ni pour Hitchcock, un narrateur trop subtilement vicieux pour se conformer sans heurts à la nouvelle vulgarité qui pointait alors son nez, ni pour ce film au coloris historique fortement marqué.
Contrairement aux pamphlets magistraux sur la perversion humaine à l’état universel que sont les meilleurs films du maître, celui-ci peine considérablement à s’affranchir du contexte de l’époque : une dichotomie idéologique qui doit paraître d’autant plus caduque de nos jours que la différence d’appréciation entre l’ami et l’ennemi peut changer désormais à tout moment. Rien de tel au moment le plus glacial de la Guerre froide, symbolisé avec une certaine pesanteur par la température basse qui règne sur le bateau en route vers la perdition des personnages. Les conditions de vie en Allemagne de l’Est sont même dépeintes avec une condescendance notable, côté décors à travers ces ruines qui pullulent à l’arrière-plan, vingt ans après la fin des hostilités armées, et côté émotions lors de cette parenthèse malgré tout touchante de la comtesse polonaise qui cherche désespérément des parrains pour lui permettre de s’exiler du marasme de la dictature soi-disant socialiste.
La démarche de cette femme triste et attachante s’inscrit dans la thématique plus large des Américains à l’étranger, voire de la vision du rêve américain par ceux et celles qui n’y ont pas accès. Aucune séquence du film ne se déroule sur le sol américain. Et pourtant, l’empreinte de l’oncle Sam se retrouve dans les moindres agissements de ces agents de pacotille, qui s’investissent corps et âme dans une mission qui les dépasse largement. Le suspense, encore convenablement orchestré par la mise en scène, fonctionne d’ailleurs surtout dans cette chasse à l’homme haletante, qui s’octroie toute la partie finale du film, pour le meilleur et pour le pire. Car les morceaux de bravoure se trouvent davantage vers le début, lorsque Armstrong doit se débarrasser péniblement du guide encombrant ou tant que la nature de sa relation avec sa compagne se prête à un jeu astucieux de quiproquos.
Bref, si ce film solide ne nous enthousiasme pas plus, c’est parce qu’il ne sait pas suivre sur la durée un thème obsédant. Le récit paraît trop rapiécé pour réellement ajouter une touche essentielle à un univers cinématographique, qui avait déjà atteint sa plénitude à ce moment-là, trois films avant le chant de cygne de Hitchcock. Il s’agit donc indubitablement d’un film mineur dans son œuvre, quoique même les écarts du maître en valent parfois plus que des films de genre honnêtes façonnés sans virtuosité. A la défense de cette histoire bancale, il faut admettre que ses différentes parties portent encore la marque de fabrique hichcockienne. C’est juste que leur agencement fait trop ressentir l’indifférence préjudiciable de la narration pour raviver notre adhésion inconditionnelle au monde sombre selon Hitchcock.
Revu le 26 août 2014, au Grand Action, Salle Henri Ginet, en VO