L’ïle des souvenirs

Réalisé par Joel Crawford, Januel P. Mercado (2026)

Animation
L’ïle des souvenirs
Avec Manon Bresch, Anaïde Rozam, Xavier Lacaille, Billy Crawford
Durée 98 minutes
Sortie 25/09/2026
Titre original Forgotten Island
Note 8/10

Au cours de leur dernière nuit ensemble, Jo et Raissa découvrent un portail secret menant à une île mystérieuse. Là-bas, les créatures mythiques issues des légendes philippines qui ont marqué leurs souvenirs d'enfance prennent vie avec une intensité saisissante.

La critique

Par Mulder 06/09/2026

DreamWorks Animation a construit certains de ses films les plus marquants autour d’amitiés contre toute attente, mais L’île des souvenirs (Forgotten Island) aborde ce thème familier sous un angle plus intime et culturellement spécifique. Se déroulant aux Philippines dans les années 1990, le film met en scène Jo, dont la voix est interprétée avec chaleur et une énergie débordante par H.E.R., et Raissa, incarnée avec une retenue convaincante par Liza Soberano. Amies depuis l’enfance, les deux jeunes femmes ont atteint ce moment délicat où l’affection ne suffit plus à garantir que leurs vies continueront sur la même voie. Raissa a été admise au California Institute of Technology, réalisant ainsi les ambitions de ses parents, mais s’apprêtant à laisser Jo derrière elle. Leur dernière soirée ensemble devrait être l’occasion d’un adieu joyeux ; au lieu de cela, un portail mystérieux les transporte à Nakalimutan, généralement abrégé en Nakali, une île surnaturelle peuplée de créatures issues de la mythologie philippine. Pire encore, l’île consume peu à peu leurs souvenirs, menaçant d’effacer non seulement le chemin du retour, mais aussi l’amitié qui les a menées là.

Écrit et réalisé par Joel Crawford et Januel P. Mercado, L’île des souvenirs (Forgotten Island) est lui-même le fruit d’une longue amitié. Les cinéastes ont travaillé ensemble pour la première fois il y a plus d’une décennie sur Kung Fu Panda 2, avant de collaborer sur Les Croods : Une nouvelle ère et Le Chat potté : Le Dernier Souhait. Cette histoire a son importance, car la relation entre Jo et Raissa n’est pas traitée comme une leçon de loyauté purement décorative. Elle revêt la familiarité désordonnée d’un lien tissé avant même que l’une ou l’autre ne sache qui elle allait devenir. Jo dissimule sa peur de l’abandon sous une apparence d’impulsivité, tandis que Raissa transforme son incertitude en projets et en explications rationnelles. Leur conflit est donc plus douloureux qu’une simple dispute conventionnelle destinée à faire avancer l’intrigue : chacune tente de se protéger contre la possibilité que grandir puisse signifier devenir une étrangère aux yeux de celle qui la connaît le mieux. Le concept philippin de kapwa — une identité partagée fondée sur l’attention et la reconnaissance mutuelles — sous-tend discrètement leur parcours, tandis que l’expression Tayo na, qui signifie partons ensemble, devient la clé émotionnelle d’une histoire qui nous apprend que l’union ne nécessite pas nécessairement de rester immobile.

Le choix de situer l’histoire dans les années 1990 est bien plus qu’un simple prétexte nostalgique pour évoquer Never Tear Us Apart d’INXS ou Don’t Stop Believin’ de Journey, ou encore qu’une blague comparant Raww, le chien capable de changer de forme, à Teen Wolf. Sans smartphones ni réseaux sociaux, la séparation revêt une importance que le jeune public pourrait trouver presque exotique : entretenir une amitié par-delà l’océan exigeait de la volonté, de la patience et de la confiance. Cette période permet également au film de s'imprégner de la culture pop qui a façonné ses réalisateurs sans pour autant se laisser piéger par les références. Sa source d'inspiration la plus révélatrice est d'ailleurs plus personnelle. Au cours d'un voyage de recherche de dix jours aux Philippines au printemps 2025, Joel Crawford, Januel P. Mercado, le producteur Mark Swift, le chef décorateur Ryan Carlson et le directeur artistique Christopher Grun ont sillonné Manille et plusieurs îles. Une fête de bienvenue animée, organisée par la famille de Januel P. Mercado, a par la suite inspiré la fête d’adieu de Raissa. Ce lien entre expérience vécue et imaginaire confère aux premières scènes à Manille une texture pleine de tendresse, rehaussée par une palette de couleurs inspirée des photos de famille légèrement défraîchies de Januel P. Mercado.

Dès que les filles arrivent à Nakali, le film abandonne avec enthousiasme toute prudence visuelle. Palawan et El Nido ont inspiré les paysages de l’île, tandis que la photographie aux ultraviolets et la culture rave des années 1990 ont donné naissance à ses touches électriques de cyan et de magenta. La forêt de Kapre emprunte l’écorce multicolore des eucalyptus arc-en-ciel des Philippines ; le village des Duwende rappelle les Chocolate Hills de Bohol ; et le marché de l’île mêle des épiceries sari-sari à des clients mythologiques tels que Sarangay, qui ressemble au Minotaure. Cette densité n’est pas une simple impression : la production a imaginé 328 variations pour chaque catégorie de végétation, chacune disponible en dix couleurs, ce qui a donné naissance à plus de 11 000 plantes. De tels chiffres n’auraient guère de sens si les images donnaient une impression de surchargement mécanique, mais le directeur de la photographie Scott Cullen, la superviseure des effets visuels Betsy Nofsinger et le responsable de l’animation des personnages Sean Sexton font de Nakali un lieu qui semble se développer plus vite que l’œil ne peut l’enregistrer. Trois flashbacks poussent l’expérience encore plus loin en adoptant différents styles influencés par les anime japonais. Ils ont été réalisés par Snipple Animation à Quezon City, garantissant ainsi que l’identité philippine du film ne se limite pas à ce qui apparaît à l’écran, mais s’incarne également dans les artistes qui ont contribué à sa création.

Ces créatures apportent au film un mélange des plus inspirés entre l’adorable, le grotesque et le ridicule. Raww, interprété par Dave Franco, est un loup-chien philippin dont les transformations incontrôlables font de son existence tout entière un cas surnaturel de mauvaise puberté. Son air fanfaron cache la solitude de quelqu’un qui cherche désespérément à faire partie d’une meute, ce qui confère à la comédie une vulnérabilité inattendue. Batiba, doublée par Jenny Slate, transforme le Batibat arboricole du folklore ilocano en une créature d’apparence délicate, inspirée du tarsier, qui se nourrit de souvenirs. Bungi Tiyanak, incarné par Manny Jacinto, est un bébé démon de près de trois mètres de haut, doté de trois yeux et d’une moustache, au tempérament d’artiste et ayant deux siècles de caprices enfantins derrière lui. Le furieux souverain des Duwende, Truffle Wuffle, doublé par Ronny Chieng, ne supporte pas qu’on le qualifie de mignon, tandis que le vaniteux prince Mermahn, interprété par Kevin McCann, se comporte comme une idole de cinéma piégée dans sa propre campagne publicitaire. Ces personnages auraient pu devenir une simple parade d’acolyte commercialisables, mais leurs insécurités font écho à celles des héroïnes : presque tout le monde sur Nakali est terrifié à l’idée d’être rejeté, mal perçu ou laissé seul.

La redoutable Manananggal confère à l’île un véritable sentiment de danger. Tirant son nom d’un mot tagalog évoquant la séparation ou le détachement, cette créature vampirique est capable de séparer le haut de son corps de la partie inférieure et de s’envoler dans la nuit. DreamWorks aurait mis au point près de 10 000 commandes numériques pour l’animer, ce qui en fait l’un des personnages les plus complexes sur le plan technique du studio, mais c’est Lea Salonga qui confère à cette créature toute sa prestance tragique. Le choix d’une artiste dont la voix a contribué à définir les personnages de Jasmine et Mulan chez Disney est un coup de génie dans l’histoire de l’animation, même si sa prestation va bien au-delà d’une simple prestation de prestige. Derrière la menace que représente Manang se cachent un chagrin et une solitude déchirante, ce qui complexifie ce qui aurait pu n’être qu’une antagoniste finale conventionnelle. La même délicatesse imprègne la partition de Nathan Matthew David, qui intègre des instruments philippins sans les réduire à de simples décorations exotiques. En collaboration avec des musiciens T’boli, Kalinga et Maguindanao, il utilise des instruments en bambou, des rythmes Tongatong et des gongs Kulintang ; certains de ces gongs prononcent littéralement des phrases codées annonçant l’arrivée de la Manananggal ou demandant où sont passées ses ailes. Le plus émouvant est que Jo et Raissa ne se voient pas attribuer de thèmes distincts. Leur amitié est portée par une seule mélodie, initialement exprimée par des synthétiseurs analogiques et des boîtes à rythmes, avant de s’épanouir en une partition orchestrale à mesure que leur relation évolue.

La trame narrative reste reconnaissable, et le film explique parfois ses idées sur la mémoire de manière plus directe que nécessaire. Dès l’instant où Jo craint d’être oubliée, la destination de son parcours émotionnel ne fait guère de doute, tandis que le défilé de personnages comiques vient parfois interrompre la tension plus feutrée entre les deux jeunes filles. Pourtant, L’Île oubliée suscite l’émotion car l’oubli n’y est pas présenté comme une simple malédiction magique. C’est aussi ce que le temps peut faire naturellement : les rituels de l’enfance disparaissent, les langages privés perdent leur sens, et les personnes qui semblaient autrefois inséparables apprennent à vivre dans des mondes différents. Le film comprend que les souvenirs ne restent précieux pas parce qu’ils sont permanents, mais précisément parce qu’ils sont fragiles. Avec son bébé démon bleu, son triton vaniteux, son monarque miniature furieux et ses monstres dévoreurs de souvenirs, c’est l’une des productions grand public les plus étranges de DreamWorks depuis des années. Sous cette surface délirante se cache cependant une histoire sincère et magnifiquement particulière sur l’amitié qui survit à la nécessité effrayante du changement. Futur film culte de fin de soirée déguisé en aventure familiale, L’Île des souvenirs (Forgotten Island) mérite

L’ïle des souvenirs (Forgotten Island)
Écrit et réalisé par Joel Crawford et Januel P. Mercado
Réalisé par Mark Swift
Avec Manon Bresch, Anaïde Rozam, Xavier Lacaille et Billy Crawford
Direction de la photographie : Scott Cullen
Montage :  James Ryan
Musique de Nathan Matthew David
Sociétés de production : DreamWorks Animation
Distribué par Universal Pictures
Dates de sortie : 25 septembre 2026 (États-Unis), 21 octobre 2026 (France)
Durée : 98 minutes

Vu le 6 septembre 2026 au Centre international de Deauville

★★★★★★★★☆☆ 8/10

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