Trois soeurs du Yunnan (Les)
Réalisé par Wang Bing (2014)
| Durée | 150 minutes |
| Sortie | 16/04/2014 |
| Note | 6/10 |
Ying est l’aînée de trois sœurs, qui vivent seules dans un village de la province du Yunnan. Alors que leur père est parti chercher du travail en ville, les trois enfants participent aux tâches agricoles de leur famille élargie dans cette région montagneuse et isolée. Leur quotidien est rythmé par la sortie des bêtes sur les plaines venteuses, les repas pris en commun dans leur petite maison insalubre, ainsi qu’une éducation rudimentaire administrée dans des classes bruyantes et une fête de famille dans un village voisin.
La critique
Par Tootpadu 19/05/2014
Notre regard n’est plus habitué à ce que ce documentaire nous montre, ni à la manière dont il le fait. Le choc des cultures, sociale et esthétique, s’avère d’autant plus fort et salutaire. Car le langage filmique de Wang Bing fait preuve d’une simplicité désarmante, qui montre sans juger l’une des facettes les plus archaïques de la Chine. Aucun risque en effet que l’on méprenne Les Trois sœurs du Yunnan pour de la propagande touristique, qui vanterait les avantages de l’industrialisation galopante de ce pays foisonnant. Le revers de ce progrès hâtif, notamment du côté des dégâts infligés à l’environnement, n’est pas non plus visible dans ce style de vie rural hors du temps et des modes passagères. Ce sont tout juste les différentes saisons qui imposent un rythme imperturbable à cette communauté loin de tout. Sauf que l’insistance sur les situations répétitives de cette fausse idylle bucolique en accentue l’immobilisme à travers le temps, au lieu de l’ouvrir au changement radical, qui arrivera tôt ou tard même dans le coin le plus reculé du sud-ouest de la Chine.
Conforme aux conditions de vie pénibles des habitants du village, ce documentaire n’est pas prêt à faire de cadeau aux spectateurs, qui s’attendraient à ce que tout leur soit préparé prêt à l’emploi, de préférence avec un texte explicatif ou une voix off en guise de mise à distance rassurante par rapport à notre civilisation préservée. La crasse omniprésente et l’air lourd de fumée à l’intérieur des maisons sans électricité procède rapidement à un cruel dépaysement. Nous ne sommes visiblement pas conviés en tant que touristes, bien intentionnés mais distants, à participer à la vie de cette famille très modeste. La caméra de Wang Bing nous laisse y plonger au contraire sans le moindre filet de secours ethnologique. Notre prise de position, voire notre combat contre la forme la plus stimulante de l’ennui, face à la monotonie de cette existence, qui était sans doute identique il y a des siècles à ce que nous observons pendant deux heures et demie, n’appartient qu’à nous-mêmes, dans un geste de création artistique à la liberté particulièrement généreuse.
Car peu importent l’exigence formelle qui imprègne chaque plan du film, aussi improvisé soit-il en apparence, et le parti pris de dresser un portrait presque historique d’une Chine tournée vers aucune autre ambition que la survie brute au jour le jour, il en résulte quelque chose d’incroyablement précieux. Il s’agit de l’assurance d’avoir assisté à l’un de ces rares moments de magie cinématographique dont seul le documentaire est capable : de couper complètement les ponts avec notre petit confort de la réception de l’image, déjà passée par de nombreux filtres de lecture et d’interprétation avant que nous la digérions intellectuellement, pour mieux nous retrouver en présence de la vie sous sa forme la plus précaire, et pourtant nullement misérabiliste. Grâce à ce film, nous avons non seulement réappris à faire activement un effort pour nous l’approprier, ou plutôt pour nous abandonner à l’austérité de son vocabulaire formel. Il nous a également permis de réévaluer une existence sous le signe de l’hystérie urbaine à la lumière d’un emploi du temps à première vue plus vide, mais guère moins méritant dans le grand dessein de l’humanité qui nous touche tous.
Vu le 18 mai 2014, au Cinéma du Panthéon, en VO