Eté des poissons volants (L')
Réalisé par Marcela Said (2014)
| Durée | 86 minutes |
| Sortie | 23/04/2014 |
| Note | 7/10 |
Manena passe ses vacances d’été dans la maison de campagne de son père Don Francisco, un riche propriétaire terrien. Alors que sa fille adolescente vit une relation amoureuse plutôt timide avec le peintre Lorca, Don Francisco se consacre à la gestion d’une surpopulation de carpes dans son lac artificiel. Celle-ci n’est pourtant pas son seul problème pressant, puisque les indiens Mapuche de la région s’insurgent de plus en plus contre l’occupation de leurs terres. La situation risque de dégénérer, quand le gardien Dagobert se défend violemment contre des manifestants qui cherchent à pénétrer sur le terrain de Don Francisco.
Les critiques
Par Noodles 09/04/2014
Après avoir réalisé quatre films documentaires, la cinéaste Marcela Said s’attaque pour la première fois à la fiction avec L’été des poissons volants. Ce long-métrage reste pourtant dans la continuité de ses précédents travaux Valparaiso (1999), I Love Pinochet (2001), Opus Dei, une croisade silencieuse (2006), et El Mocito (2011), puisqu’il s’agit ici aussi d’un film à dimension politique sur le Chili. En effet, il met en lumière un conflit bien réel et pourtant jamais vraiment traité par le cinéma de fiction : celui des indiens mapuches face aux riches propriétaires terriens.
De manière tout à fait surprenante et pas moins intelligente, la réalisatrice choisit de placer sa caméra du côté de cette bourgeoisie qui évolue dans une bulle totalement hermétique aux considérations sociales extérieures. Alors que son père est obsédé par l’invasion de carpes qui envahissent son lac, métaphore animale représentant les villageois indiens qui empiètent sur son territoire, la jeune Manena constitue le seul intermédiaire entre les deux univers que tout oppose. Bien que sa découverte du monde mapuche arrive assez tardivement dans le film, elle fait prendre à ce dernier des allures de parcours initiatique.
L’été des poissons volants s’ouvre sur ce très beau plan du lac recouvert d’un épais brouillard. Une telle image est évidemment lourde de sens, signifiant que la situation qui vas nous être exposée est trouble, et qu’il est finalement assez difficile d’y voir quoique ce soit. Cette ouverture est donc parfaitement annonciatrice du reste du film, dans lequel une atmosphère inquiétante et mystérieuse se dégage de chaque scène. A l’écran, cela se traduit par exemple par l’utilisation d’un flou plus ou moins appuyé qui, tel un brouillard visuel, vient embrumer la fin de nombreux plans. De plus, la beauté certaine qui caractérise la première image se retrouve également par la suite, à travers ces splendides paysages de nature qui lui procurent presque au film un aspect fantastique.
Progressivement, Le climat d’angoisse pesante qui plane sur le récit se mêle à un climat de tension, accentué par le fait que la mort semble être une chose bien courante dans ces contrées. On est alors dans l’attente d’une seule chose : que cette situation finisse par exploser. Cela n’arrive pourtant jamais, et les rapports conflictuels qui opposent la famille bourgeoise et la communauté mapuche sont uniquement dépeints en arrière fond, sans aucun sursaut de violence. Sauf peut-être lors de cette dernière scène tragique qui laisse au spectateur l’impression d’une fin quelque peu précipitée, mais cependant très judicieuse puisque le film se termine sur ce qui devrait en être l’élément déclencheur.
Vu le 8 Avril 2014, au Club Marbeuf, en VO.
Par Tootpadu 08/04/2014
Le cinéma chilien fuit visiblement la ville. Nous ne voyons certes pas un nombre élevé de films issus de cette cinématographie lointaine. Pourtant, ceux qui trouvent leur chemin jusque sur les écrans français, comme récemment Magic magic de Sebastian Silva ou il y a plus longtemps La Sagrada familia de Sebastian Campos, nous ont frappés par leur goût prononcé pour la campagne. Ce décor majestueux se prête naturellement à une mise en valeur visuelle. Mais cet exode récurrent nous paraît davantage comme l’expression d’un élan de rejet du mode de vie citadin, tel un retour aux sources d’un pays marqué, comme ses voisins sud-américains, par les séquelles de l’époque coloniale. La civilisation du style européen ne s’accommode en effet guère avec les aspects sauvages de cette nature quasiment vierge, qui devient par conséquent une source de menaces et d’inquiétudes plus ou moins imaginaires.
Dans le premier film de fiction de Marcela Said, présenté l’année dernière à la Quinzaine des réalisateurs, c’est la bourgeoisie fortement décadente qui fait les frais de cette incompatibilité des cultures. Or, cette confrontation ne se manifeste point ouvertement, au rythme d’ondes de choc explicites, sous forme verbale ou physique. Elle avance beaucoup plus subtilement, dans une atmosphère éthérée, à l’image du ton global du film. Il nous paraît d’ailleurs difficile de désigner un quelconque fil narratif majeur au sein du récit de L’Eté des poissons volants. Tout n’y est que nonchalance estivale d’un côté et grogne sourde de l’autre. Mais c’est justement cet état de flottement qui fait la force du film. Sur un air plutôt désabusé que cynique, le trait volontairement vague de la réalisatrice contribue ainsi à exacerber la cruauté des rapports de force sociaux.
La poésie filmique y dépasse en effet largement un éventuel propos engagé. A moins que cette prédilection pour les plans joliment contemplatifs ne soit en réalité la signature inimitable d’une future valeur sûre du cinéma chilien. On n’y trouve ni la froideur glaciale d’un Michael Haneke, ni les envolées esthétiques d’un Terrence Malick. Et pourtant, Marcela Said dresse en toute beauté le portrait sans complaisance d’une classe sociale sur le déclin, trop imbue d’elle-même pour se rendre compte de l’évolution du statu quo. A première vue, la victime du dénouement un peu trop abrupt était du côté des indignés. En accusant si sournoisement la partie aînée d’une classe sociale insensible à l’injustice, la réalisatrice ouvre néanmoins la voie à une jeune génération, qui saura peut-être diriger le Chili vers une répartition moins cloisonnée des richesses et des liens humains. En même temps, cet espoir est magistralement relativisé par les repères encore flous pour Manena et ses amis, ainsi que par un état permanent d’hésitation, qui ne mène à aucune prise de position concrète.
A mi-chemin entre le cinéma militant et une façon plus détachée de voir le monde, ce film reflète sans excès, ni académisme, l’état actuel d’un pays, dont on se réjouit chaque fois de découvrir des œuvres cinématographiques fascinantes et doucement iconoclastes.
Vu le 8 avril 2014, au Club Marbeuf, en VO