Désert des Tartares (Le)

Réalisé par Valerio Zurlini (1977)

Drame militaire
Désert des Tartares (Le)
Durée 140 minutes
Sortie 12/01/1977
Note 7/10

Pour sa première affectation, le jeune lieutenant Drogo est envoyé à la forteresse de Bastiano. Cet avant-poste à l’extrémité de l’empire est censé protéger la frontière vers le royaume du Nord et vers le désert, d’où seuls une armée de Tartares avait mené une attaque il y a des siècles. En attendant une action guerrière improbable, les officiers se sont faits au calme des hauts plateaux et maintiennent une discipline draconienne des troupes. Drogo, qui estime avoir été envoyé dans ce trou perdu par erreur, souhaite en partir au plus vite. Il lui faudra cependant attendre la prochaine visite médicale, quatre mois après son arrivée, pour demander un transfert et ne pas mettre en péril sa carrière prometteuse.

La critique

Par Tootpadu 16/07/2013

Le caractère dispensable de l’armée n’a jamais été évoqué d’une façon plus subtile que dans cette épopée crépusculaire, le dernier film du réalisateur italien Valerio Zurlini. Le désœuvrement des soldats dans un paysage aussi majestueux qu’impitoyable y est sublimé, à la manière de Beau travail de Claire Denis, les connotations homo-érotiques en moins. Alors que le règlement et le cérémonial militaire sont maintenus à la lettre, et parfois jusqu’à l’absurde, à Bastiano, cette discipline factice paraît comme avalée par le vide des étendues désertiques. Faute d’ennemi, la garnison coupée du monde n’a pas de raison d’être. Elle est, comme l’armée dans son ensemble par temps de paix, une roue dépourvue d’une fonction utile dans le mécanisme pondéré de l’état-major. Son mode opératoire répond ainsi plus aux stratagèmes administratifs qu’à la rotation plus saine, quoique plus dangereuse aussi, d’une formation aux prises avec l’ennemi, dont l’efficacité n’est pas qu’une question de principe, mais de survie.

Paradoxalement, Bastiano est pourtant un endroit où l’on vient pour mourir, physiquement ou en tout cas mentalement. Ceux qui y sont depuis longtemps ne se font plus d’illusions sur l’évolution de leur carrière, aussi moribonde que la nature aride et hostile qui tient le bastion dans un étau. Le semblant de vie au sein du microcosme des officiers répond à une routine lénifiante, d’autant plus impersonnelle qu’aucun personnage ne paraît réellement dépasser le carcan du rang qui lui revient pour faire preuve d’ambition ou d’humanité. La résignation est en quelque sorte le maître mot du Désert des Tartares, un film qui, à l’encontre des divertissements guerriers conventionnels, s’efforce de bannir par un jeu habile d’ellipses narratives tout sursaut vigoureux du champ visuel.

En somme, ce film doucement passionnant est à l’image de son protagoniste, le lieutenant Drogo. Jacques Perrin interprète ce rôle de grand introverti, de fonctionnaire docile à la solde de l’armée qui ne se distingue par aucune initiative personnelle, avec un mélange saisissant d’innocence et de désenchantement. C’est un homme au parcours tragique mais – grâce à la mise en scène d’une beauté et d’une finesse renversantes de Valerio Zurlini – nullement théâtral, qui finit broyé par un système auquel il adhère sans réserve. Sous les traits rarement plus séduisants qu’ici de Jacques Perrin, toute l’absurdité de l’appareil militaire se fait jour, avec une mélancolie sourde sur fond de désert, qui nous rappelle forcément le chef-d’œuvre de David Lean, Lawrence d’Arabie. Ce film romanesque n’en partage point la volonté de rendre leur liberté aux peuples opprimés, puisqu’il s’emploie au contraire à dénoncer délicatement les dérives d’une institution renfermée sur elle-même et par conséquent dans un état avancé de gangrène morale, voire existentielle.

 

Vu le 15 juillet 2013, au Champo, Salle 2, en VF

★★★★★★★☆☆☆ 7/10

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