Mother Mary
Réalisé par David Lowery
| Avec | Anne Hathaway, Michaela Coel, Hunter Schafer, Sian Clifford, Atheena Frizzell, FKA twigs |
| Durée | 112 minutes |
| Sortie | Date de sortie indéterminée |
| Note | 6/10 |
À la veille d'un grand retour sur scène, la superstar de la pop Mother Mary renoue avec Sam Anselm, son ancienne costumière et autrefois une amie proche. Alors que les deux femmes se préparent pour le spectacle, des blessures émotionnelles et des conflits non résolus issus de leur passé commun refont surface.
La critique
Par Mulder 07/09/2026
Avec Mother Mary, David Lowery ne propose ni la chronique des coulisses ni le mélodrame fastueux des hauts et des bas que pourraient laisser présager ses images grandioses. Il crée quelque chose de plus étrange et de bien moins conciliant : une pièce de chambre gothique mettant en scène deux femmes qui, autrefois, ont créé ensemble une icône et ont passé une décennie à prétendre que la rupture de leur partenariat avait également mis fin à l’emprise émotionnelle qui les liait. Le film s’ouvre sur la lueur intimidante du culte de la pop, avec Anne Hathaway encadrée par des auréoles sophistiquées devant une mer de téléphones allumés. Pourtant, ce spectacle est rapidement abandonné au profit d’un domaine anglais balayé par la tempête, où la superstar débraillée Mother Mary débarque sans prévenir à l’atelier de son ancienne costumière, Sam Anselm, incarnée par Michaela Coel. Elle a besoin d’une robe pour un retour imminent sur le devant de la scène. Ce qu’elle recherche en réalité est bien plus dangereux : la reconnaissance de la seule personne qui la connaissait avant que l’image n’engloutisse la femme.
Cette demande se transforme en une nuit entière de confrontation. Sam Anselm, qui a contribué à inventer le langage visuel quasi sacré de la chanteuse avant d’être écartée à mesure que la célébrité prenait de l’ampleur, s’est bâti son propre empire, mais le succès n’a pas cicatrisé la blessure. Michaela Coel maîtrise à merveille l’intensité de sa colère ; un menton relevé ou une réponse soigneusement différée peuvent blesser plus profondément que les déclarations les plus grandiloquentes du scénario. Face à elle, Anne Hathaway dépouille la célébrité de son armure. En coulisses, Mother Mary est pâle, trempée et effrayée, donnant constamment l’impression de se retenir de justesse de ses propres mains. Leur rencontre devient un renversement de l’ancienne hiérarchie : la femme autrefois reléguée dans l’ombre dicte désormais les conditions, tandis que la star mondiale attend d’être jaugée, interrogée et jugée. Le film refuse judicieusement de préciser si leur intimité était romantique, créative ou les deux à la fois. Les étiquettes la réduiraient à néant. Leur lien ressemble aux partenariats artistiques les plus explosifs, où la paternité de l’œuvre, le désir et le ressentiment sont devenus indissociables.
Une seule scène exprime mieux cette dépendance que des pages entières de dialogue. Comme Sam Anselm a refusé d’écouter la musique de Mother Mary depuis leur séparation, celle-ci ordonne à la chanteuse d’interpréter sa nouvelle chorégraphie en silence. Conçue par Dani Vitale, la danse se résume à des pieds frappant le bois, à des halètements et à un corps projeté à plusieurs reprises contre le sol. Anne Hathaway est ici époustouflante, non pas parce qu’elle imite de manière convaincante une pop star, mais parce qu’elle donne à cette performance l’apparence d’une blessure volontairement rouverte. Cette séquence révèle également l’idée la plus percutante du film : la musique, les vêtements et le mouvement ne sont pas des accessoires de l’identité, mais des outils grâce auxquels un artiste tente de découvrir s’il lui reste une identité. La robe de retour sur scène est donc moins un costume qu’un instrument chirurgical. Elle doit révéler qui est Mother Mary, même si aucune des deux femmes ne parvient à s’accorder sur son identité.
Cette tension est ancrée dans la production elle-même. David Lowery aurait étudié le film Reputation Stadium Tour de Taylor Swift tout en imaginant les séquences de concert, bien que le personnage porte en lui des traces de nombreuses divas modernes : la provocation catholique de Madonna, la théâtralité sculpturale de Lady Gaga, la distance royale de Beyoncé Knowles-Carter. Point crucial : Anne Hathaway chante elle-même, accompagnée de chansons originales associées à Charli XCX, Jack Antonoff et FKA twigs. Les morceaux sont suffisamment convaincants pour lancer une carrière, même si le film ne montre délibérément que des fragments de ce film de concert enivrant qu’il aurait pu être. Rina Yang filme la scène comme une cathédrale noire, tandis qu’Andrew Droz Palermo transforme l’atelier en une caverne de pierre humide, de bois et de bleu nuit. Les costumes de Bina Daigeler, dont le point d’orgue est une création d’Iris van Herpen, font le lien entre la chair et la sculpture avec tant de beauté que le tissu semble capable de se souvenir de chaque corps qu’il a touché.
À mi-parcours, Mother Mary passe d’un drame relationnel déchirant à l’horreur surnaturelle. Une séance de spiritisme menée par Imogen, incarnée avec une économie troublante par FKA twigs, fait apparaître une apparition rouge qui ressemble à la fois à de la soie, à du sang, à de la fumée et à des tissus à vif. C’est un équivalent visuel inspiré du simple drap blanc de A Ghost Story, mais là où ce spectre antérieur incarnait l’absence, celui-ci suggère un lien qui refuse de s’éteindre. Le concept d’action fantomatique à distance devient un modèle émotionnel : deux personnes, séparées depuis des années, continuent d’influencer la vie l’une de l’autre. Chaque chanson peut être interprétée comme une séance de spiritisme, chaque vêtement comme un souvenir enfoui, et cette hantise comme la dette impayée d’une collaboration. C’est là que David Lowery se montre le plus original, transformant la grange en un espace mental poreux où les souvenirs se déroulent devant les femmes sans les coupes conventionnelles des flashbacks. Des pièces du passé se matérialisent au sein du lieu présent, comme si la mémoire était un autre élément de décor qui ne peut jamais être démonté.
Cette audace constitue également la limite du film. Son iconographie religieuse — auréoles, blessures, sacrifice, résurrection — possède souvent plus de force visuelle que de précision thématique, et les dialogues peuvent être à tel point imprégnés d’allégorie que les personnages eux-mêmes semblent conscients de cette tension. Malgré tous ses discours sur le culte, le film ne parvient jamais tout à fait à démontrer pourquoi des millions de personnes vénèrent la Vierge Marie ; on entrevoit les rouages de la construction d’une icône sans pour autant ressentir la communion irrésistible qui la nourrit. Les personnages secondaires interprétés par Hunter Schafer, Sian Clifford, Kaia Gerber, Jessica Brown Findlay et Alba Baptista ne font que brièvement apparaître en marge, renforçant ainsi l’impression que le duo central est prisonnier d’une cosmologie privée. Les spectateurs qui attendent des réponses claires sur l’apparition, le passé de ces femmes ou la violence entourant leur retour pourraient trouver le dénouement frustrant et obscur. L’ambiguïté peut certes approfondir un mystère, mais ici, elle donne parfois l’impression d’être un voile ouvragé jeté sur des idées que le film n’a pas pleinement résolues.
Pourtant, Mother Mary est bien trop singulier pour être considéré comme une simple provocation vide de sens. Il saisit quelque chose de douloureusement familier dans l’éloignement : le fantasme selon lequel une conversation parfaite pourrait nous rendre la personne que nous étions avant une rupture décisive. Michaela Coel apporte toute la gravité du film, faisant passer la cruauté pour un chagrin qui aurait acquis des manières irréprochables, tandis qu’Anne Hathaway livre l’une de ses interprétations les plus exposées physiquement, oscillant de manière crédible entre la suppliante et la divinité. Leur duel maintient le film en vie même lorsque son symbolisme menace de l'étouffer. David Lowery a réalisé une œuvre sur l’exploitation cachée au cœur de la collaboration, mais aussi sur son miracle : deux artistes peuvent se faire du mal, se consumer et s’abandonner mutuellement, tout en créant quelque chose qu’aucun des deux n’aurait pu créer seul. Inégal, hypnotique et d’une singularité provocante, Mother Mary ne parvient pas toujours à transposer ses idées en émotions, mais lorsqu’il y parvient, le résultat s’apparente moins à un concert pop qu’à un exorcisme célébré sous les feux de la rampe.
Mother Mary
Ecrit et réalisé par David Lowery
Produit par Toby Halbrooks, David Lowery, Jeanie Igoe, Jonas Katzenstein, Maximilian Leo et Jonathan Saubach
Avec Anne Hathaway, Michaela Coel, Hunter Schafer, Sian Clifford, Atheena Frizzell et FKA twigs
Directeurs de la photographie : Andrew Droz Palermo, Rina Yang
Montage : David Lowery
Musique de Daniel Hart
Sociétés de production : A24, Topic Studios, Homebird Productions, augenschein Filmproduktion, Sailor Bear
Distribué par A24 (États-Unis)
Dates de sortie : 24 avril 2026 (Etats-Unis)
Durée : 112 minutes
Vu le 7 septembre 2026 (VOD)