Méli-Mélo
Réalisé par Leah Nelson (2027)
| Avec | Julia Louis-Dreyfus, Abbi Jacobson, Bryan Cranston, Beanie Feldstein, Seth Rogen, Samira Wiley, Pamela Adlon, Sarah Silverman, Bowen Yang, Wanda Sykes |
| Durée | 102 minutes |
| Sortie | 20/01/2027 |
| Titre original | Tangles |
| Note | 9/10 |
Sarah, une artiste et militante vivant à San Francisco dans les années 1990, retourne dans sa ville natale, plutôt conservatrice, après que sa mère a développé la maladie d’Alzheimer. Tout en gérant une nouvelle relation et des ambitions auxquelles elle refuse de renoncer, Sarah se retrouve confrontée à une famille aimante mais chaotique, mal préparée à l’évolution de la maladie.
La critique
Par Mulder 06/09/2026
Le film Méli-Mélo (Tangles) s'ouvre sur un aveu discret mais crucial : la mémoire n'est jamais une archive objective, surtout lorsqu'une famille tente de reconstituer les années au cours desquelles l'un de ses membres s'est lentement éteint. Adapté du roman graphique autobiographique de Sarah Leavitt, Méli-Mélo (Tangles) ne prétend pas offrir un récit définitif de cette tragédie centrale ; il présente les souvenirs d’une fille, façonnés par la culpabilité, l’affection, la colère et les étranges distorsions qui accompagnent le deuil. Cette subjectivité devient le fil conducteur du premier long métrage très réussi de Leah Nelson, coécrit avec Sarah Leavitt et Trev Renney. L’histoire, qui se déroule en 1999, suit Sarah Leavitt alors qu’elle s’impose comme illustratrice à San Francisco, où elle a trouvé sa place au sein de la communauté queer de la ville et entamé une relation prometteuse avec Donimo, un homme d’un naturel serein. Son identité d’adulte naissante est bouleversée par des nouvelles de plus en plus inquiétantes en provenance du Maine, où sa mère, Midge, une femme chaleureuse et curieuse d’apprendre, adopte un comportement que le reste de la famille préfère passer sous silence. Un fer à repasser laissé allumé, un mot étrangement remplacé et un accès inattendu d’hostilité semblent au premier abord insignifiants lorsqu’on les considère séparément. Ensemble, cependant, ils dessinent les premiers contours de quelque chose que personne n’est prêt à nommer.
La force de ce premier mouvement réside dans le fait qu’il montre bien que, vu de l’intérieur, le déni ressemble rarement à du déni. Midge n’a qu’une cinquantaine d’années ; la ménopause, l’épuisement et le stress professionnel semblent donc tous plus plausibles qu’une maladie d’Alzheimer précoce. Son mari, Rob, s’accroche à ces explications, tandis que ses filles réagissent selon leur tempérament : Hannah tente de préserver la normalité familiale, tandis que Sarah devient l’observatrice mal à l’aise qui ne peut s’empêcher de remarquer les fissures. Même un voyage de recherche au Mexique fait office de stratagème élaboré pour repousser l’échéance, comme si changer de pays pouvait permettre à la famille de distancer les preuves qui s’accumulent sous leurs yeux. Cela donne également à Sarah l’occasion de présenter Donimo, combinant ainsi deux événements marquants qui auraient dû appartenir à un chapitre plus heureux de sa vie. Au lieu de cela, la désorientation de Midge transforme des rues inconnues et des festivités bondées en dangers potentiels. Dans l’une des envolées imaginatives les plus troublantes du film, un défilé festif mexicain se transforme en cauchemar menaçant après que la famille l’a perdue de vue. Cette séquence saisit la terreur particulière liée à la prise en charge d’un proche : le monde environnant peut rester coloré et exubérant alors que, pour une famille, il est soudain devenu un labyrinthe plein de sorties.
L’animation n’est pas seulement un héritage esthétique de la bande dessinée autobiographique, mais le langage grâce auquel Méli-Mélo (Tangles) rend visible une maladie invisible. Son univers, principalement monochrome et dessiné à la main, donne tour à tour une impression d’intimité et d’exposition, rappelant un album de famille dont les pages ont été usées et maculées par des manipulations répétées. Des touches occasionnelles de violet et de magenta illuminent le désir, la mémoire ou le choc émotionnel, même si Leah Nelson aurait pu utiliser ce procédé expressif de manière plus systématique ; les couleurs perdent en intensité précisément au moment où la vie intérieure des personnages devient la plus complexe. Les passages les plus réussis abandonnent complètement le réalisme physique. Le test neurologique de Midge consistant à dessiner une horloge se transforme en un spectacle abstrait de confusion ; Sarah semble patauger dans des eaux hostiles alors qu’elle s’approche de la maison de son enfance ; et les espaces domestiques se resserrent autour de personnages qui ne peuvent plus contrôler ce qui se passe en eux. Une transition particulièrement saisissante fait passer de la frustration de Sarah à la fumée d’un dragon de restaurant, transformant un plan ordinaire en un éclair de fureur déplacée. Ces images justifient le choix de l’animation de manière bien plus convaincante qu’une reproduction fidèle des cases du livre ne pourrait jamais le faire : elles ne montrent pas simplement ce qui s’est passé, mais ce que l’on ressent en s’en souvenant.
Cette inventivité visuelle va de pair avec un sens de l’humour d’une humanité hors du commun. Le film reconnaît que les familles confrontées à une catastrophe ne se mettent pas immédiatement à prononcer des monologues solennels ; elles font des blagues de mauvais goût, se disputent sur des questions pratiques et s’accrochent aux bribes d’absurdité qui leur restent. En attendant le diagnostic de Midge, l’imagination de Sarah transforme la clinique en un casino où toute autre maladie, aussi effroyable soit-elle, semble soudain préférable à la maladie d’Alzheimer. Par ailleurs, le système de sonorisation de ses vols répétés à travers le pays se met à exprimer le désespoir qu’elle ne parvient pas elle-même à formuler aisément. Ces gags ne sont pas des échappatoires au sujet, mais des mécanismes de survie, et leur disparition progressive mesure la progression de la maladie plus efficacement que n’importe quel calendrier. L’une des anecdotes les plus touchantes met en scène Zach, le petit ami joyeusement maladroit d’Hannah, qui tente de remonter le moral de tout le monde avec une guitare et « What’s Up ? » des 4 Non Blondes. C’est un moment qui aurait facilement pu devenir insupportablement sentimental, mais c’est justement son côté maladroit qui le sauve : les familles se souviennent souvent plus vivement d’un geste imparfait que d’un discours éloquent. La bande originale, composée de rock féminin typique de l’époque, situe également la vie de Sarah sans la noyer dans une nostalgie générique, donnant ainsi l’impression que la musique a été choisie par elle-même pour l’autoradio plutôt qu’imposée par un service marketing.
Les performances vocales confèrent une texture inhabituelle à des personnages qui, sans cela, auraient pu devenir les représentants de positions familières au sein d’un récit sur la maladie. Abbi Jacobson dote Sarah d’un mélange attachant de maladresse, d’impatience et de farouche certitude morale ; elle peut se montrer compatissante sans pour autant être toujours agréable, et son interprétation met en lumière le ressentiment dissimulé derrière son sens du devoir. Julia Louis-Dreyfus est exceptionnelle dans le rôle de Midge, mettant d’abord en avant son esprit, son intelligence et son ouverture d’esprit maternelle, puis laissant la parole elle-même devenir de plus en plus peu fiable. Elle résiste à la tentation de transformer cette détérioration en une succession de numéros d’acteur ostentatoires. Une intonation mal placée, une pause défensive ou une phrase qui semble perdre son sens en disent plus long qu’une explosion dramatique. Bryan Cranston prête sa voix à Rob avec une tendresse las, notamment lorsque le déni cède la place à la routine peu glamour des soins, tandis que Beanie Feldstein veille à ce que la réaction différente d’Hannah ne soit jamais perçue comme un simple manque de courage. Samira Wiley apporte à Donimo patience et sensualité terre-à-terre, tandis que Seth Rogen, Pamela Adlon, Sarah Silverman, Wanda Sykes, Bowen Yang et Philip Rosenthal ajoutent une énergie comique reconnaissable sans pour autant perturber entièrement l’intimité du film, même si la distribution de célébrités attire parfois l’attention sur elle-même plutôt que sur les personnages.
Tout aussi important, Méli-Mélo (Tangles) refuse de créer artificiellement un conflit autour de la sexualité de Sarah. Un souvenir d’enfance où Midge emmène sa fille à une marche des fiertés, accompagné d’un montage émouvant de conversations au fil desquelles mère et fille acceptent peu à peu l’identité de Sarah, révèle à quel point Midge a contribué à forger la liberté dont Sarah jouit aujourd’hui. Cela rend la maladie d’autant plus cruelle : Sarah est contrainte de mettre entre parenthèses la vie indépendante que sa mère l’a encouragée à mener afin de s’occuper de cette femme qui ne se souvient peut-être même plus de l’avoir encouragée. La distance entre San Francisco et le Maine dépasse donc la simple géographie. C’est la distance entre la personne que Sarah est en train de se construire et la fille qu’on attend toujours d’elle qu’elle soit, entre la communauté qu’elle a choisie et la responsabilité dont elle a hérité, entre le désir et l’obligation. Le film rend compte avec finesse des dégâts silencieux causés par cette division. La relation amoureuse et la carrière de Sarah ne s’effondrent pas en une seule explosion dramatique bien commode ; elles sont progressivement privées d’attention par des projets annulés, des déplacements d’urgence et la conviction épuisante qu’elle devrait toujours être ailleurs.
Il arrive que Tangles s'appuie un peu trop sur les codes bien rodés du mélodrame prestigieux. Ses passages musicaux, placés en fin de scène, annoncent des émotions que l'animation et les interprétations ont déjà su transmettre, et sa générosité instinctive empêche parfois les ressentiments de la famille d'atteindre toute la crudité ou la précision qu'ils auraient pu avoir. L’adaptation peut également ressembler davantage à un album souvenir animé qu’à une œuvre cinématographique pleinement aboutie, enchaînant les événements parce qu’ils ont compté dans la vie sans toujours trouver la structure dramatique la plus forte pour les relier. Pourtant, ces réserves n’effacent pas son intelligence émotionnelle considérable. Le film comprend que la maladie d’Alzheimer entraîne deux pertes simultanées : la personne atteinte est privée de sa mémoire, tandis que la famille se retrouve chargée de se souvenir à sa place. Chaque photographie, chaque vidéo familiale et chaque anecdote acquiert ainsi le caractère urgent d’une preuve. Méli-Mélo (Tangles) est finalement plus qu’un éloge funèbre de Midge ; c’est un acte de gratitude envers une mère dont l’amour a permis à sa fille de devenir elle-même. Chaleureux, sincère et parfois bouleversant, il tend la main à tous ceux qui ont vu la reconnaissance disparaître d’un visage familier et nous rappelle que préserver une vie, c’est se souvenir de ses rires, de ses irritations, de ses moments de gêne et de son désordre quotidien avec autant de soin que de sa tristesse finale.
Tangles
Réalisé par Leah Nelson
Écrit par Leah Nelson, Sarah Leavitt, Trev Renney,
D'après le roman graphique de Sarah Leavitt
Produit par Julia Louis-Dreyfus, Lauren Miller Rogen, James Weaver, Alex McAtee, Seth Rogen, Evan Goldberg, Ross Murray, Jen Ray, Sophie Hoegh, Vicky Patel, Steve Barnett et Alan Powell
Avec : Julia Louis-Dreyfus, Abbi Jacobson, Bryan Cranston, Beanie Feldstein, Seth Rogen, Samira Wiley, Pamela Adlon, Sarah Silverman, Bowen Yang, Wanda Sykes
Directeur de la photographie : NC
Sous la direction de David Avery
Musique de Dan Romer
Sociétés de production : Point Grey Pictures, Monarch Media, Giant Ant Films, Lylas Pictures
Distribué par : Nour Films (France)
Dates de sortie : 20 janvier 2027 (France)
Durée : 102 minutes
Vu le 6 septembre 2026 au Centre international de Deauville