
| Titre original: | Notre salut |
| Réalisateur: | Emmanuel Marre |
| Sortie: | Cinéma |
| Durée: | 155 minutes |
| Date: | 30 septembre 2026 |
| Note: |
Il y a un film fascinant qui se cache au cœur du film Notre Salut, un film qui resurgit sans cesse avec une force saisissante avant de sombrer sous son propre poids. Emmanuel Marre aborde l’un des chapitres les plus dérangeants de l’histoire de France avec une ambition admirable, choisissant de ne pas revisiter la mythologie héroïque de la Résistance, mais d’examiner plutôt ces personnes que l’histoire laisse généralement dans l’ombre : les fonctionnaires, les bureaucrates, ces gens ordinaires qui ont discrètement contribué à maintenir en vie des systèmes destructeurs. S'inspirant de la vie de son propre arrière-grand-père, Emmanuel Marre dresse un portrait de la collaboration non pas comme une histoire de fanatisme manifeste, mais comme une histoire de compromis, de carriérisme et de passivité morale. C'est un postulat intrigant et, par moments, d'une pertinence troublante.
Pourtant, si le film contient des moments d'une véritable puissance et d'une grande originalité, il peine finalement à transformer ses idées remarquables en une expérience cinématographique tout aussi captivante.Le film repose presque entièrement sur le travail du comédien Swann Arlaud, qui prouve une fois de plus pourquoi il est devenu l’un des acteurs les plus fascinants du cinéma français contemporain. Henri Marre est un rôle difficile car il se situe dans un entre-deux inconfortable : ce n’est ni un monstre, ni un anti-héros tragique, ni même quelqu’un de particulièrement charismatique. C’est un opportuniste dont les ambitions semblent toujours dépasser ses capacités. Swann Arlaud évite judicieusement de faire d’Henri un méchant évident. Au contraire, il lui confère de l’insécurité, de la maladresse, des moments de vulnérabilité et un désespoir tranquille qui le rend parfois étonnamment humain malgré ses choix. Il y a des scènes où Henri semble presque pathétique plutôt qu’effrayant, et c’est peut-être ce qui le rend si troublant. Le film nous rappelle à plusieurs reprises que l’histoire n’est pas toujours façonnée par des individus extraordinaires. Parfois, elle est façonnée par des gens médiocres qui tentent de gravir un échelon de plus sur une échelle qu’ils comprennent à peine.
Sur le plan visuel, Emmanuel Marre fait des choix audacieux qui méritent l’admiration même s’ils ne fonctionnent pas toujours. Aux côtés du directeur de la photographie Olivier Boonjing, il crée un étrange hybride entre le drame historique et l’immédiateté du documentaire. Le travail à la caméra à l’épaule, les images granuleuses, les éclats soudains d’un éclairage cru et la musique anachronique transforment la France de Vichy en quelque chose d’étrangement contemporain. À certains moments, cette approche est véritablement inspirée. Plutôt que de créer la distance sécurisante souvent associée au cinéma d’époque, le film ramène l’histoire vers le présent. Une séquence mettant en scène de la musique moderne lors d’un rassemblement politique devient étrangement hypnotique, suggérant presque que la psychologie des foules est restée inchangée à travers les générations. Pourtant, il y a aussi des moments où l’expérimentation stylistique semble trop consciente d’elle-même. Certaines scènes ressemblent à un exercice de rupture esthétique plutôt qu’à quelque chose découlant naturellement de l’histoire elle-même, attirant l’attention sur la réalisation plutôt que sur les émotions sous-jacentes.
L’aspect le plus marquant du film Notre Salut est sans aucun doute sa représentation de la bureaucratie comme un moteur invisible de l’horreur. Emmanuel Marre comprend que l’aspect le plus troublant de la France de Vichy n’était pas nécessairement les actes de violence spectaculaires, mais l’efficacité tranquille avec laquelle les procédures administratives ordinaires ont permis les atrocités. Voir Henri se frayer un chemin à travers des réunions, des rapports et des discussions logistiques sans fin devient peu à peu dérangeant, car on se rend compte que les moments les plus sombres de l’histoire naissent souvent de la paperasserie plutôt que des coups de feu. Le film montre avec soin comment le langage lui-même se déforme, comment des réalités hideuses se cachent sous des termes neutres et des discussions procédurales. Certains des moments les plus inconfortables ne proviennent pas de la confrontation, mais de l’hésitation : une pause avant de signer un document, un bref regard d’incertitude avant de continuer malgré tout.
Le film introduit également un fil conducteur émotionnel captivant à travers la relation d’Henri avec sa femme Paulette, incarnée par Sandrine Blancke. Leur correspondance, souvent entendue en voix off, offre un aperçu d’un mariage mis à rude épreuve par la déception et la distance émotionnelle. Paulette apparaît d’abord comme un contrepoint saisissant aux délires de grandeur d’Henri, quelqu’un capable de percer à jour ses fantasmes avec une clarté douloureuse. Cependant, le film n’exploite jamais pleinement le potentiel de cette relation. Ce qui commence comme une dimension riche en émotions se fragmente peu à peu, donnant parfois l’impression d’être secondaire par rapport au portrait historique plus large. Il y a des moments où l’on souhaiterait que le film consacre plus de temps à explorer les conséquences personnelles des choix d’Henri plutôt que de rester enfermé dans des espaces institutionnels sans fin.
Et cela nous amène au plus gros problème du film : son rythme. D’une durée de près de deux heures et demie, le film Notre Salut donne souvent l’impression d’être prisonnier de ses propres ambitions. La répétition des réunions, des conversations et des procédures bureaucratiques finit par créer un sentiment d’épuisement narratif. L’ironie est claire : Emmanuel Marre veut nous faire ressentir la machine étouffante de la vie administrative et la banalité à travers laquelle le mal opère. L’intention est intellectuellement compréhensible. Le problème est que comprendre l’objectif ne rend pas nécessairement le film plus captivant à regarder. Plusieurs séquences semblent inutilement prolongées, et le film aborde à plusieurs reprises des moments d’escalade émotionnelle ou dramatique pour finalement se replonger dans les détails procéduraux.
Ce qui reste frustrant, c’est que des éclairs d’un film véritablement exceptionnel parsèment l’expérience. Il y a des scènes où le mariage entre l’examen historique et la réalisation cinématographique moderne semble électrique, où la performance de Swann Arlaud atteint des niveaux fascinants de complexité, où le commentaire d’Emmanuel Marre sur la complicité et l’aveuglement politique devient d’une pertinence effrayante. Mais ces moments ne s’assemblent jamais pleinement en un tout cohérent. Au lieu de cela, le film oscille constamment juste à côté de la grandeur sans jamais l’atteindre pleinement.
Notre Salut est un film intelligent, stimulant et souvent admirable qui pose des questions importantes sur la responsabilité individuelle et la complaisance historique. Il mérite des éloges pour avoir refusé les jugements faciles et pour avoir affronté des vérités douloureuses sans sentimentalisme. Mais des intentions admirables ne suffisent pas à elles seules à surmonter entièrement les problèmes de rythme et de focalisation narrative. À l’instar de son personnage central, le film semble parfois pris entre l’ambition et l’exécution, tendant vers quelque chose de plus grand tout en n’arrivant pas à l’atteindre pleinement.
Notre salut
Écrit et réalisé par Emmanuel Marre
Produit par Alexandre Perrier, Sébastien Andres, Alice Lemaire
Avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Mathieu Perotto, Harpo Guit, Mathilde Abd-el-Kader
Image : Olivier Boonjing
Montage : Nicolas Rumpl
Sociétés de production : Kidam, Michigan Films, France 2 Cinéma, Condor, Les Films de Pierre, Les Films Pelléas, The Ink Connection, Unité, RTBF, Proximus, Be tv & Orange
Distribué par Condor Distribution (France)
Date de sortie : 20 mai 2026 (Cannes), 30 septembre 2026 (France)
Durée : 155 minutes
Vu le 23 mai 2026 à Paris Pathe Palace, salle 01 siège B16
Note de Mulder: