Her Private Hell

Her Private Hell
Titre original:Her Private Hell
Réalisateur:Nicolas Winding Refn
Sortie:Cinéma
Durée:109 minutes
Date:Non communiquée
Note:
Alors qu'un étrange brouillard envahit une métropole futuriste et laisse libre cours à une présence insaisissable et mortelle, une jeune femme tourmentée part à la recherche de son père. Au cours de son périple, son chemin croise celui d'un soldat américain engagé dans une mission désespérée pour sauver sa fille de l'enfer.

Critique de Mulder

Après une décennie d’absence du grand écran, Nicolas Winding Refn fait son retour avec Her Private Hell, et ce qui est peut-être le plus fascinant dans ce film, c’est qu’il ressemble moins à un retour qu’à une confession. Une étrange lourdeur plane sur le projet avant même que le premier plan ne s’affiche. À la suite de son expérience médicale proche de la mort en 2023, Nicolas Winding Refn aurait décrit le film comme un regain d’énergie créative, une collision de tout ce qui l’enthousiasme, mélangé comme des bonbons dans un sac. En regardant Her Private Hell, cette description prend tout son sens. Ce n’est pas un repas soigneusement arrangé ; c’est un buffet de rêves fiévreux. C’est excessif, hypnotique, frustrant, séduisant et souvent bizarre. Cela semble aussi profondément personnel, comme si le cinéaste était sorti de l’abîme privé qu’il avait traversé et avait décidé que la narration conventionnelle importait soudain moins que l’émotion, la sensation et l’instinct. Que le public adhère à cela ou le rejette complètement deviendra probablement l’une des grandes lignes de démarcation du cinéma de genre moderne.

Situé dans une métropole futuriste perpétuellement noyée dans le brouillard et la brume de néons, le film nous présente Elle, incarnée par Sophie Thatcher, une jeune actrice vivant dans un monde où les blessures émotionnelles semblent aussi courantes que l’oxygène. Autour d’elle tourbillonne une galerie de personnages presque mythologiques : son père Johnny Thunders, incarné avec une arrogance presque absurde par Dougray Scott, son ancienne amie devenue belle-mère Dominique, jouée par Havana Rose Liu, et Hunter, l’actrice en herbe d’une gaieté sans fin, incarnée par Kristine Froseth. Pendant ce temps, quelque part sous cette ville onirique se cache le Leather Man, une figure terrifiante se déplaçant dans l’ombre comme un cauchemar échappé d’un giallo italien des années 1970. En parallèle de cette histoire se déroule celle du soldat K, joué par Charles Melton, un soldat à la recherche de sa fille disparue alors qu’il s’enfonce dans des paysages de plus en plus violents et surréalistes. Décrire l’intrigue sur le papier donne l’impression que le film est presque simple, mais le voir se dérouler donne l’impression de zapper entre un feuilleton futuriste, un film d’horreur oublié, une histoire de vengeance néo-noir et une installation artistique expérimentale.

La première chose qui submerge les sens, c’est la conception visuelle. Nicolas Winding Refn a toujours construit son cinéma autour d’images plutôt que de mécanismes dramatiques traditionnels, mais ici, il atteint des niveaux de stylisation presque opératiques. Chaque plan semble avoir été conçu avec une précision obsessionnelle. La ville elle-même ne ressemble pas tant à un lieu réel qu’à la version onirique d’une ville dont on se souvient au réveil. Des tours émergent d’océans de brume comme des fantômes. Des couloirs s’étendent à l’infini dans l’obscurité. Des lumières violettes, bleues et cramoisies se répandent sur les visages comme de la peinture liquide. À certains moments du film, on aurait presque dit une publicité pour un parfum de luxe réalisée par quelqu’un piégé dans une galerie d’art après minuit. Pourtant, curieusement, cette artificialité fait partie intégrante de l’expérience. Plutôt que de construire un futur crédible, Nicolas Winding Refn crée un paysage émotionnel où tout existe selon les sentiments plutôt que selon la logique.

Il y a une séquence en particulier (une scène de boîte de nuit remplie de statues, de lumières changeantes et de silhouettes se déplaçant lentement) qui semble presque totalement détachée du récit. La regarder nous a rappelé ces projections tardives dans les festivals où l’on cesse d’essayer de comprendre une scène intellectuellement pour simplement se laisser envahir par les images. Ce moment représente Her Private Hell à son apogée. Le film s’intéresse moins à la question Que va-t-il se passer ensuite ?  qu’à celle de Que ressentez-vous en ce moment ? . Parfois, cela fonctionne à merveille. Parfois, cela devient épuisant. Les acteurs s’investissent totalement dans la folie qui les entoure.

Sophie Thatcher semble née pour l’univers de Nicolas Winding Refn. Son sang-froid détaché, mêlé à une fragilité sous-jacente, crée un centre captivant au milieu du chaos environnant. Elle possède cette qualité que certains acteurs ont, celle de devenir visuellement magnétiques même lorsqu’ils ne font presque rien. Charles Melton, cependant, finit par livrer la performance la plus forte du film. Son Private K donne l’impression d’être un étrange hybride entre les héros d’action classiques et les guerriers mythologiques tragiques. Une grande partie de son rôle consiste à communiquer des émotions par le silence, la posture et le mouvement plutôt que par le dialogue, et il réussit là où de nombreux acteurs disparaîtraient sous le style. Havana Rose Liu apporte également une imprévisibilité bienvenue au personnage de Dominique, ajoutant des nuances d’espièglerie et d’ambiguïté émotionnelle à un personnage qui aurait facilement pu n’être guère plus qu’un accessoire visuel.

Ironiquement, les dialogues restent la plus grande faiblesse du film. Les personnages parlent rarement comme des êtres humains. Au lieu de cela, ils livrent des observations énigmatiques, des déclarations philosophiques fragmentées et d’étranges affirmations qui donnent souvent l’impression que quelqu’un a demandé à une intelligence artificielle d’écrire de la poésie après lui avoir fait ingurgiter des magazines de mode et des manuels de psychologie. Parfois, l’absurdité devient divertissante. D’autres fois, des conversations entières défilent sans créer le moindre lien émotionnel. Il y a eu des moments où je me suis retrouvé fasciné par ce que je voyais tout en me demandant si quelqu’un à l’écran disait réellement quelque chose de significatif. Cela crée un décalage inhabituel où le film semble à la fois bouleversant et distant sur le plan émotionnel.

Pourtant, il y a quelque chose d’étrangement admirable dans Her Private Hell. À une époque où tant de grandes productions semblent assemblées à partir de décisions de comité et de calculs algorithmiques, Nicolas Winding Refn a livré quelque chose de profondément personnel. Même lorsque le film échoue, il échoue de manière spectaculaire. On n’a jamais l’impression d’un compromis. On n’a jamais le sentiment que l’un des participants se soit demandé si le public comprendrait ou approuverait. Ce genre d’audace créative est devenu de plus en plus rare. Lors des projections en festival, il y aura très certainement des spectateurs qui quitteront la salle, des yeux qui rouleront et des débats passionnés dans les halls des cinémas après la séance. Curieusement, cela semble presque prouver que le film réussit ce qu’il cherche à accomplir.

Her Private Hell n’est pas le chef-d’œuvre de Nicolas Winding Refn, et ce n’est certainement pas son œuvre la plus accessible. Il s’effondre parfois sous le poids de ses propres ambitions et confond l’ambiance avec le sens. Pourtant, sous tout ce néon, ce cuir, ce sang et cette logique onirique, il y a aussi une étrange mélancolie, comme si le film lui-même comprenait que la beauté seule ne peut pas combler entièrement le vide émotionnel. C'est peut-être là l'idée la plus intrigante de Nicolas Winding Refn : créer un monde où tout semble parfait tandis que les personnes qui y vivent restent désespérément perdues. Qu'on l'aime ou qu'on le déteste, Her Private Hell laisse derrière lui des images qui persistent longtemps après que le générique a disparu dans la brume.

Her Private Hell
Réalisé par Nicolas Winding Refn
Écrit par Nicolas Winding Refn, Esti Giordani
Produit par Nicolas Winding Refn
Avec Sophie Thatcher, Charles Melton, Havana Rose Liu, Kristine Froseth, Dougray Scott, Diego Calva, Shioli Kutsuna, Aoi Yamada, Hidetoshi Nishijima
Direction de la photographie : Magnus Nordenhof Jønck
Montage : Matthew Newman
Musique : Pino Donaggio
Sociétés de production : Neon, byNWR
Distribué par Neon (États-Unis), The jokers Films (France)
Dates de sortie : 18 mai 2026 (Cannes), 24 juillet 2026 (États-Unis)
Durée : 109 minutes

Vu le 23 mai 2026 à Paris Pathe Palace, salle 01 siège B16

Note de Mulder: