Fidelio L'Odyssée d'Alice
Réalisé par Lucie Borleteau (2014)
| Durée | 97 minutes |
| Sortie | 24/12/2014 |
| Note | 6/10 |
Alice embarque sur le Fidelio, afin d’y remplacer au pied levé le mécanicien Le Gall, décédé subitement dans la salle des machines. Elle ne reconnaît pas seulement tout de suite ce vieux cargo, sur lequel elle avait fait son apprentissage dix ans plus tôt, mais aussi le commandant Gaël, son premier grand amour. Depuis leur rencontre passée, Alice a refait sa vie avec le dessinateur norvégien Félix, son point d’attache sur la terre ferme, et Gaël s’est marié. La découverte du journal intime de son prédécesseur défunt rend ces retrouvailles troublantes pour Alice. C’était un individu incapable d’aimer, alors qu’elle a plutôt le problème inverse, indécise qu’elle est entre deux hommes qu’elle désire passionnément.
La critique
Par Tootpadu 25/11/2014
Les deux références qui nous viennent immédiatement à l’esprit en regardant le premier film de Lucie Borleteau sont Claire Denis et Marion Hänsel. Comme ses deux consœurs anoblies par des filmographies d’une pureté artistique impressionnante, la réalisatrice de Fidelio L’Odyssée d’Alice fait d’emblée preuve d’une sensibilité cinématographique, encore enrichie par une sensualité féminine irrésistible. En effet, il existait à première vue un nombre conséquent d’écueils qui auraient pu précipiter cette histoire d’une femme isolée dans un environnement professionnel d’hommes vers des clichés féministes plus ou moins pesants. Grâce à la fraîcheur décomplexée des personnages et de la narration, il n’en est strictement rien. Bien au contraire, le ton du film mélange habilement la joie et la peine, le coup de foudre et la gêne, pour dresser un portrait de femme confiante, quoique nullement insensible aux dégâts causés par son attitude libertine.
Alice est une créature rare dans la morosité actuelle du cinéma français : une femme bien dans sa peau et aussi à l’aise avec son corps qu’avec ses sentiments. Elle n’a guère tendance à se compliquer la vie, alors que le caractère en apparence contradictoire entre ses aventures romantiques et sexuelles provoquerait certainement des névroses insurmontables chez des femmes moins sûres d’elles. Toutefois, l’interprétation à fleur de peau de Ariane Labed lui aménage également une certaine fragilité. Celle-ci se manifeste soit par la nécessité de faire ses preuves pendant que ses collègues masculins font la fête, soit par la pénible prise de conscience que son double jeu entre Gaël et Félix ne suscite pas la même ouverture d’esprit chez ses partenaires. Son périple romanesque ne verse pourtant jamais dans la tragédie. Il se nourrit plutôt d’une luminosité diffuse, plus forte que la crasse des machines et les conventions morales, qui ne sont pas forcément les mêmes en pleine mer et sur le contient.
Tandis que l’influence des deux réalisatrices précitées est indéniable, par exemple dans la séquence de fête à Dakar ou plus généralement dans l’évocation du quotidien à bord du bateau, Lucie Borleteau s’affirme d’ores et déjà comme une voix filmique à part. Elle crée une poésie cinématographique vibrante à partir du choc entre la symétrie carrée des machines et le décor fonctionnel des ports d’un côté et la liberté des mœurs et des mouvements humains de l’autre. Son plus grand exploit est alors d’y parvenir sans forcer le trait ou plutôt en laissant libre cours à une constellation de personnages pas forcément originale, mais investie d’une intensité humaine, mi-légère, mi-mélancolique, sans fausse note. Car même le dispositif a priori problématique de la lecture des souvenirs de Le Gall s’y écoule avec une douceur que seuls les réalisateurs maîtres d’un style naturel réussissent sans accroc.
Vu le 25 novembre 2014, au Cinéma du Panthéon, en VO