Enemy
Réalisé par Denis Villeneuve (2014)
| Durée | 91 minutes |
| Sortie | 27/08/2014 |
| Note | 7/10 |
Le professeur d’Histoire Adam Bell mène une vie monotone entre ses cours et les nuits passées avec sa copine Mary. Un soir, il regarde un film canadien conseillé par un collègue. A sa grande stupeur, il croit s’y reconnaître dans le petit rôle d’un groom. Adam entreprend alors des recherches qui l’amènent jusqu’à l’acteur Anthony Claire, qui lui ressemble parfaitement. Cette découverte enchante Adam autant qu’elle le terrifie. Car il ne sait pas comment aborder cet homme étrange, qui participe à des soirées malsaines.
Les critiques
Par Noodles 13/08/2014
« Le chaos est un ordre à déchiffrer » écrivait José Saragamo en épigraphe de son roman L'Autre comme moi, publié en 2002 sous le titre original O Homem Duplicado. C'est par cette même citation que s'ouvre Enemy, l'adaptation cinématographique de cette œuvre littéraire réalisée par Denis Villeneuve. Ces derniers temps, le réalisateur québécois a su se montrer très productif en réalisant ses long-métrages avec un rythme relativement soutenu. Après les remarqués Incendies (2011) et Prisoners (2013), ce thriller psychologique est une nouvelle occasion de découvrir le travail d'un réalisateur à suivre.
Autant le dire tout de suite, la phrase de Saragamo par laquelle s'ouvre son roman, le film et notre critique est parfaitement annonciatrice de ce qui va suivre durant les 90 minutes qui composent Enemy. En témoigne sa première scène, qui nous plonge abruptement dans un univers apparemment incompréhensible, mais en tout cas glauque et malsain. D'entrée de jeu, le caractère profondément cauchemardesque de cette séquence amène le spectateur à se poser de nombreuses questions sur ce qu'il est en train de voir : où sommes nous ? Que se passe-t-il exactement ? Tout cela est-il bien réel, ou sommes nous tout simplement au coeur d'une scène rêvée? Le visage décomposé du personnage intérprété par Jake Gyllenhaal devant l'obscur spectacle qui se déroule sous ses yeux nous laisse supposer qu'il se pose sans doute les mêmes questions que nous.
Au delà de la solide performance d'acteur de Gyllenhaal (qui a déjà eu l'occasion de travailler avec Denis Villeneuve pour Prisoners) devant ici jouer à la fois un homme et son double, ce qui fait de Enemy une oeuvre brillante est certainement sa capacité à jouer avec les perceptions des spectateurs. Malmenés d'un bout à l'autre du film, nous tentons tant bien que mal d'y voir un peu plus clair et d'anticiper un dénouement que l'on pourrait, à tort, penser pouvoir prévoir avec un peu trop de simplicité. Car progressivement, le récit écarte les hypothèses les plus prévisibles et s'avère en tout point déroutant. De plus, l'atmosphère particulièrement angoissante de ce long-métrage résulte d'un remarquable travail sonore qui participe à tenir le spectateur en haleine du début à la fin. La forme visuelle agréablement surprenante caractérisée par l'utilisation de filtres jaunes finit de nous convaincre que l'on à affaire à un film admirablement réalisé.
L'univers d'Enemy est bien celui du subconscient, avec la quête identitaire de personnages perdus dans cette ville tentaculaire qui se transforme en un effrayant décor au style brutaliste. Dans ce monde labyrinthique foisonnent des symboles qui restent à déchiffrer. A ce propos, le fil conducteur du film semble être le motif de l'araignée, une image fascinante bien que terrifiante qui donne lieu à des scènes dont la dimension fantastique et onirique est parfaitement maitrisée. Un peu à la manière de certains films de David Lynch (on pense par exemple à Lost Highway (1997), Mulholland Drive (2001), ou encore Inland Empire (2006)), Enemy est une redoutable énigme dans lequel son spectateur se laissera perdre, laissant ouverts tous les champs d'interprétations possibles.
Vu le 12 Août 2014, au Club Marbeuf, en VO.
Par Tootpadu 13/08/2014
Le réalisateur Denis Villeneuve continue à jouer avec nos nerfs. A force de persévérer dans cette tâche hasardeuse, il y acquiert même une certaine maestria. Car aussi accompli son dernier film soit-il d’un point de vue formel, son intrigue est d’une vacuité bluffante. Selon les différents axes d’interprétation, il serait plus ou moins exagéré d’affirmer qu’il s’agit d’un film qui traite essentiellement de rien. Mais le seul emballage de Enemy est déjà suffisamment intriguant pour nous convaincre. Peu importe donc le degré de fabulation qu’atteint la perception du protagoniste, sa vision d’une réalité de plus en plus inquiétante réussit largement à infecter notre propre point de vue objectif.
Alors que le motif du sosie parfait qui fait irruption sans explication dans l’histoire nous rappelle le récent The Face of love de Arie Posin, le traitement entre les deux films ne pourrait pas être plus différent. Ici, l’atmosphère oppressante devient encore plus glauque dès la découverte du double. Pendant que le cadre stylistique est de plus en plus empreint de couleurs jaunâtres et d’une absence de lumière sublimement kafkaïenne, la terreur psychologique s’y ajoute par le biais de ce pendant à la fois attrayant et repoussant. Adam et Anthony sont bien plus que les faces claires et obscures d’une même médaille. Ils se renvoient mutuellement l’image contradictoire d’une réalité parallèle, qui aurait autant d’attrait que d’inconvénients. Tandis que le premier s’use dans le rythme répétitif du quotidien universitaire, le deuxième cherche des frissons viscérales loin de la respectabilité de sa femme enceinte de six mois.
Dans la continuité de cette dualité volontairement laissée en suspens, le plus grand exploit du film est de n’aménager aucun répit au spectateur. Les parenthèses d’une normalité apparente sont en effet rares au sein d’un récit sourdement intense. Si elles existent, c’est pour mieux souligner l’inéluctable grisaille de laquelle Adam cherche à s’enfuir en quelque sorte. Sauf que nous n’aurons jamais de réponse rassurante quant à l’origine de cette obsession. Chaque fois qu’une issue se profile, par exemple lors du rendez-vous avec la mère ou suite à l’acceptation apparente de l’imposture par la femme de Anthony, nous sommes renvoyés sans avertissement à des manifestations d’une folie diffuse.
La magie nébuleuse du film réside par conséquent dans sa capacité maintes fois renouvelée de brouiller les pistes et de priver malicieusement le spectateur de repères. Une œuvre déroutante qui n’aurait probablement pas le même impact sans la musique démoniaque de Danny Bensi et Saunder Juriaans, ainsi que la photographie dépourvue de fausse pudeur esthétique de Nicolas Bolduc.
Vu le 12 août 2014, au Club Marbeuf, en VO