Chiens errants (Les)

Réalisé par Tsai Ming-Liang (2014)

Drame
Chiens errants (Les)
Durée 136 minutes
Sortie 12/03/2014
Note 6/10

Un homme vit avec son fils et sa fille dans les immeubles abandonnés de Taipei. Pendant qu’il fait l’homme-sandwich sous la pluie, gagnant chichement sa vie en tenant une pancarte pour des appartements de luxe, ses enfants se promènent dans les centres commerciaux.

La critique

Par Tootpadu 27/01/2014

Les petits gestes font parfois de grands films. Le réalisateur Tsai Ming-Liang ne nous facilite pas vraiment la tâche pour décider si son dernier film en est un. Ce qui est sûr par contre, c’est que le prix à payer pour quelques plans d’une beauté renversante est assez élevé, à moins de se laisser justement enivrer par cette esthétique visuelle hors pair et de faire fi des conventions d’une narration classique. Plus contemplatif que jamais, le style du réalisateur repose toujours ici sur une composition de plan inspirée, qui en dit plus long sur la précarité de la famille au cœur des Chiens errants que n’importe quel propos attendrissant.

Les deux extrêmes d’échelle de plan se complémentent astucieusement au sein d’un récit, qui n’a pas grand-chose à dire sur l’intervalle entre eux. Les personnages paraissent complètement perdus dans les longs plans généraux, tels des éléments sans envergure ni pouvoir dans un enchevêtrement de formes urbaines disparates. Que ce soit dans ces lieux de rencontre cruellement anonymes que sont les centres commerciaux ou les vestiges écrasants d’une bulle immobilière qui a éclaté depuis longtemps, aucun réconfort n’est à tirer de cette cité froide et pluvieuse, où le père et ses enfants n’ont guère de point d’attache. Le motif récurrent du carrefour sur lequel le père tient vaillamment son gagne-pain n’est alors que le symbole phare accablant d’une société complètement déshumanisée.

Car l’âme de ce film, aussi difficile que beau, ce sont les gros plans sur Lee Kang Sheng, depuis vingt ans l’alter ego du réalisateur, qui exprime le désarroi de son personnage avec un mélange fascinant de dignité et de folie. Alors qu’il représente au début du film le point de référence plutôt solide pour ses enfants, ce rôle rassurant lui glisse progressivement entre les mains. Ainsi, la noblesse du poème patriotique qu’il chante lors d’une journée de travail aux conditions météorologiques particulièrement éprouvantes devient plus tard une capitulation au désespoir sous l’emprise de l’alcool. Sa dégringolade sociale et mentale se ressent surtout lors de cette séquence étonnante du choux, précédée d’un plan pas moins déchirant qui montre le père s’abandonner en silence à ses démons.

Dans ces moments d’une magie cinématographique à l’état pur, nul besoin d’expliciter les sentiments des personnages ou de souscrire à une forme de narration moins abstraite que celle que Tsai Ming-Liang pratique librement. Néanmoins, le ton très particulier du film a tendance à tomber dans l’excès contemplatif lors de l’épilogue, que nous avons compris – peut-être à tort – comme un retour en arrière vers une période plus heureuse et matériellement préservée de la famille. Les derniers plans interminables du film abusent donc de notre patience et nous rappellent surtout à quel point les personnages féminins y sont peu développés, au profit du portrait saisissant d’un père démuni, qui perd le contrôle de sa vie et de ses enfants.

 

Vu le 27 janvier 2014, au Club Marbeuf, en VO

★★★★★★☆☆☆☆ 6/10

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