Don Jon
Réalisé par Joseph Gordon-Levitt (2013)
| Durée | 90 minutes |
| Sortie | 25/12/2013 |
| Note | 6/10 |
Peu de choses comptent dans la vie de Jon Martello, un jeune adulte beau et insouciant : son corps, son appart, sa caisse, sa famille, son église, ses potes, ses copines, et son porno. Car en dépit de ses techniques de séduction, auxquelles il doit son surnom de Don Jon, il préfère la masturbation devant des films trouvés sur internet aux rapports sexuels en vrai. Rien de mal à cela, à première vue, puisqu’il confesse ces péchés récurrents chaque dimanche, avant de recommencer le cercle infernal de la quête du plaisir solitaire. Jusqu’au jour où il rencontre Barbara Sugarman en boîte. Cette femme magnifique n’est pas comme ses autres conquêtes, qui s’adonnent à lui au moindre attouchement. Elle le fait poireauter et exige de lui une relation plus sérieuse et romantique. Il devra alors cacher ses goûts de porno à sa copine, quitte à la décevoir et à passer pour un gros pervers à ses yeux.
La critique
Par Tootpadu 02/01/2014
La pudibonderie fait partie des traits dominants de la psychologie collective américaine, au même titre que le patriotisme et la certitude d’être appelé à sauver le monde. Il suffit de voir à quel point un peu de nudité ou de sexualité soulève l’indignation générale, alors que les excès de violence s’inscrivent tranquillement dans une tradition de conquérants lourdement armés. Les films, malheureusement très rares, qui osent interroger cet état d’esprit coincé méritent donc notre attention d’Européens un peu plus débridés, voire notre adhésion quand ils sont fait avec la même désinvolture et fraîcheur que le premier film de Joseph Gordon-Levitt. Don Jon est un film très moderne et dans l’air du temps – ce qui implique qu’il est susceptible de mal vieillir – qui réussit à tourner en dérision une culture sexuelle fondée à la fois sur l’hypocrisie et le fantasme.
La remarque de Woody Allen, selon laquelle il adore se masturber parce que c’est un rapport sexuel avec quelqu’un qu’il aime bien, contient certes sa part de vérité, mais en même temps, ce détachement de l’autre pour se satisfaire dans l’espace virtuel de sa propre imagination représente en quelque sorte une régression dans les échanges humains. Nous ne sommes plus si loin d’une sexualité virtuelle, comme au début de Demolition man de Marco Brambilla, où l’on n’aurait plus besoin de se toucher, et encore moins de se pénétrer, pour jouir. Derrière un prodigieux écran de fumée, fait de toute sortes de piques savoureuses à l’égard de la ringardise d’un certain milieu social, le récit se dirige dans ce sens, c’est-à-dire vers une critique des mœurs qui culmine dans la célébration de rapports sexuels épanouissants et infiniment mieux que la branlette au kleenex, relevant du fantasme puéril et superficiel.
Formellement, la mise en scène ne fait pas de miracle, s’appuyant peut-être un peu trop sur la routine hebdomadaire du personnage principal. C’est davantage du côté d’un propos corrosif et nullement consensuel que Joseph Gordon-Levitt réussit à nous subjuguer, en dressant le portrait d’une Amérique fortement complexée, qui peut pourtant encore espérer prendre réellement son pied, au-delà des chimères du porno ou du conte à l’eau de rose, aussi factice l’un comme l’autre. En plus de jouer malicieusement avec son image de héros sensuel et sexuel, fermement établi pour nous au plus tard depuis Mysterious skin de Gregg Araki, le réalisateur a su rassembler autour de lui une troupe hétéroclite d’acteurs, de Scarlett Johansson à Brie Larson, en passant par des apparitions marrantes de Anne Hathaway, Channing Tatum et Cuba Gooding Jr., qui procèdent à ce même démontage joyeux des certitudes et des apparences.
Le cinéma américain a fortement besoin de ce regard moqueur sur son traitement maladroit de la sexualité. Et même vers chez nous, pareille liberté de ton ferait du bien à une analyse autrement plus convenue et problématisante de rapports sexuels, qui existent avant tout pour donner et prendre du plaisir.
Vu le 1er janvier 2014, à l’UGC Ciné Cité Paris 19, Salle 3, en VO