Heimat Chronique d'un rêve
Réalisé par Edgar Reitz (2013)
| Durée | 107 minutes |
| Sortie | 23/10/2013 |
| Note | 8/10 |
En 1842, Jacob Simon, fils de forgeron, rêve de laisser son quotidien morne, marqué par la famine et les corvées, derrière lui pour découvrir le monde. Au grand dam de son père, mais soutenu en secret par sa mère et son oncle, le jeune homme se cultive en dévorant les livres sur la culture et la langue des indiens d’Amérique. Un jour, il fera comme d’innombrables familles de sa région : partir à l’aventure pour commencer une nouvelle vie au Brésil, un pays en pleine expansion où un avenir confortable attendrait les paysans et les artisans allemands.
La critique
Par Tootpadu 05/11/2013
Edgar Reitz n’est pas l’homme d’un seul film. Avant de commencer en 1984 la saga épique Heimat, qui n’allait plus le lâcher pendant les trente années suivantes, le réalisateur disposait déjà d’une filmographie tout à fait honorable. Pourtant, des dizaines d’heures de film plus tard, qui étaient le plus souvent diffusées à la télévision, le nom de Reitz sera à jamais indissociable de cette chronique mi-familiale, mi-régionale, qui fait transparaître avec une maestria jamais prise en défaut l’Histoire de l’Allemagne au fil des époques. Car en plus d’être un cinéaste hors pair, Edgar Reitz est également un fin historien, amplement sensible au ton très particulier qui sied à chaque étape de son long périple cinématographique. Après Heimat 3 et son évocation du présent en six chapitres, passés si rapidement en salles en France il y a sept ans qu’il ne nous était hélas impossible de tous les regarder à temps, voici un grand retour en arrière vers les origines de la quête d’un membre à part de la famille Simon d’une consécration intellectuelle ou artistique, qui se dérobe toujours à lui avec la même malice empreinte de réalité.
L’optimisme assez naïf du personnage principal n’est démenti que vers la fin de Heimat Chronique d’un rêve, en attendant sans doute le retour de bâton pour tant d’idéalisme dans la deuxième partie L’Exode. Jacob est un grand rêveur, qui ne trouve point sa place au sein d’une famille de simples partisans d’un mode de vie archaïque. Il met toute son ingéniosité à profit pour s’échapper : d’abord d’une façon abstraite lors des parenthèses d’un épanouissement intellectuel solitaire, et puis en laissant l’utopie d’un départ vers la terre promise prendre concrètement forme. Ce jeune adulte est à la fois le prototype des révolutionnaires à venir – bien qu’il ne se joigne au cri de bataille final de la rébellion contre la taxe sur le vin que par dépit amoureux – et des libres penseurs qui sont prédestinés à se briser, avec leurs belles idées d’un monde plus ouvert, à l’état d’esprit borné des défenseurs du statu quo. En cela, ce film magnifique résume à lui seul les thèmes majeurs de ce roman cinématographique, qui célèbre le changement autant qu’il ne se fait guère d’illusions sur sa marge de manœuvre extrêmement réduite, dans le contexte d’une mentalité allemande qui affectionne le parfum rassurant de la continuité par-dessus tout.
A l’acuité du fond et son alternance sans faille entre les envolées philosophiques de Jacob et les nécessités plus terre à terre de la vie au village de Schabbach correspond une fois de plus le style enthousiasmant de la mise en scène de Edgar Reitz. Son intensité formelle, mêlée à l’équilibre unique entre la poésie visuelle et le pragmatisme qui découle d’une grande lucidité, nous emmène une fois de plus dans les méandres, pourtant clairs et précis, de la relecture de l’Histoire allemande par le biais du destin isolé d’une famille typique pour son époque. Les petites touches de couleur, comme par exemple les différents tons de vert qui permettraient presque à Jacob de se rapprocher au détour de ses connaissances linguistiques de l’élue de son cœur, accentuent encore le dilemme entre l’appartenance au monde gris, ou bien soumis à la répartition manichéenne du pouvoir du temps des privilèges féodaux, et l’aspiration vers une existence plus exubérante, symbolisée volontairement ici par le nouveau drapeau allemand.
En fait, le plus grand accomplissement de cette œuvre d’une vie serait de vouloir réconcilier les Allemands avec leur Histoire. Une tâche gigantesque qui réussirait cependant au maître Edgar Reitz, si seulement son récit fleuve était vu par un public plus nombreux. Son exigence narrative l’en empêche certes, mais espérons au moins que ce quatrième volet de Heimat, à l’envergure plus intimiste que les précédents, reste au moins assez longtemps à l’affiche pour permettre à tous ceux qui sont réceptifs à son génie de le découvrir et d’en sortir aussi émerveillés que nous !
Vu le 5 novembre 2013, à l’UGC Ciné Cité Bercy, Salle 16, en VO