Ilo ilo
Réalisé par Anthony Chen (2013)
| Durée | 99 minutes |
| Sortie | 04/09/2013 |
| Note | 7/10 |
Jiale est un garçon turbulent, qui risque constamment de se faire renvoyer de son lycée. Exaspérée et enceinte de son deuxième enfant, sa mère décide d’embaucher une nounou, qui veillerait sur son fils et effectuerait les tâches ménagères. Avec l’accord de son mari, rarement à la maison, elle embauche Teresa, une jeune femme philippine. Alors que la crise économique pèse de plus en plus sur le budget familial, Teresa peine à trouver ses repères et à se faire respecter par Jiale.
La critique
Par Tootpadu 08/10/2013
Le rôle de mère de substitution que les nounous adoptent à travers le monde, au fur et à mesure que les congés de maternité prolongés deviennent de plus en plus préjudiciables pour la carrière professionnelle, équivaut pour la fiction à l’invitation à une effusion de sentiments sans limite. Ce premier film remarquable, couronné de la Caméra d’or au dernier festival de Cannes, se refuse pourtant tout chantage émotionnel pour mieux dresser le portrait touchant d’une famille dysfonctionnelle, sur fond de crise économique. La distance dans le temps – puisque c’est la crise asiatique de la fin des années 1990 qui sert de toile de fond ici – et l’espace – Singapour et son métissage culturel et racial, qui n’abolit pourtant pas le statu quo de la hiérarchie sociale – n’y enlèvent rien à la pertinence d’un discours poignant sur l’exploitation des pauvres par les riches, ainsi que sur les difficultés de ces derniers d’assurer leur style de vie relativement aisé.
Ilo ilo est un conte doucement édifiant qui verse parfois dans la tragédie comique, sans jamais se moquer de ses personnages, mais en dressant avec une bienveillance nullement condescendante les imperfections humaines des uns contre celles des autres. Personne n’y joue le beau rôle du médiateur entre les intérêts divergents, en fonction de l’âge et de l’appartenance à une classe sociale clairement désignée. Tandis que la famille sert souvent de point en commun entre des individus que tout sépare autrement, celle de Jiale ne préserve même pas ce semblant d’unité et d’harmonie. Chacun y évolue individuellement, ce qui favorise un récit choral où la narration apporte un soin égal au sort des quatre personnages principaux. En même temps, cette séparation en parcours solitaires peut aisément être interprétée en tant que commentaire doux-amer sur l’éclatement irréversible d’une cellule solidaire qui faisait autrefois la force du tissu social.
Car même si le réalisateur Anthony Chen ne s’abandonne jamais tout à fait au désespoir, grâce à quelques touches subtiles d’optimisme qui laissent entrevoir au moins une entente potentielle, le ton principal du film est néanmoins d’une noirceur mi-ironique, mi-réaliste. Teresa n’a pas pris cet emploi de gaieté de cœur, mais parce que sa propre situation familiale et économique l’oblige à porter le masque de la domestique docile. De même, les parents de Jiale ne cherchent pas à résoudre leurs problèmes conjugaux ensemble, s’enfermant dans le mensonge et le tabagisme en cachette d’un côté et dans les chimères volontaristes de l’autre. Enfin, celui par qui le scandale arrive en quelque sorte, ce cancre impossible de Jiale, personnifie à lui seul la philosophie de vie nuancée que ce beau film transmet tranquillement. C’est un fils gâté et indigne. Et pourtant, à travers les vestiges de son innocence d’enfant, il nous redonne confiance que tout n’est pas perdu pour l’humanité dans notre civilisation animée davantage par le paraître que par l’être.
Vu le 7 octobre 2013, au Saint-Lazare Pasquier, Salle 3, en VO