Hannah Arendt
Réalisé par Margarethe von Trotta (2013)
| Durée | 113 minutes |
| Sortie | 24/04/2013 |
| Note | 7/10 |
En mai 1960, Adolf Eichmann, ancien haut fonctionnaire du Troisième Reich, est enlevé par les services secrets israéliens près de Buenos Aires. Un an plus tard s’ouvre à Jérusalem le procès fortement médiatisé de ce bureaucrate, responsable de la déportation des juifs aux camps d’extermination. La professeur de théorie politique Hannah Arendt, qui avait elle-même échappée de justesse à la persécution des nazis en France au début de la guerre, sollicite le magazine The New Yorker, afin d’être envoyée en Israël en tant que correspondante de cet événement majeur de l’après-guerre. Sur place, elle est pourtant étonnée de voir un homme tout à fait ordinaire répondre aux différents chefs d’accusation. Les articles sur la « banalité du mal » qu’elle écrira, une fois revenue aux Etats-Unis, vont déclencher une vive polémique.
La critique
Par Tootpadu 28/04/2013
En dépit de son lourd bagage de responsabilité et de honte collectives, ce n’est pas nécessairement vers l’Allemagne et son cinéma qu’on se tournerait en premier pour obtenir une vision nuancée du siècle dernier en particulier, et du rôle ambigu de l’Histoire dans le fonctionnement intellectuel d’une société en général. Les contes édifiants n’y manquent pas pour garder notre émotion et notre indignation alertes et, surtout, pour ne pas laisser la chape de l’oubli s’abattre sur ce chapitre sombre, qui devrait servir de leçon à l’humanité jusqu’à la fin des temps. Mais de cette posture de révérence, aussi honorable que répétitive, ne naîtra jamais une prise de conscience profonde, une appropriation cérébrale de l’horreur et un questionnement philosophique plus sophistiqué que le manichéisme barbare avec lequel les Américains cherchent souvent à rendre le monde plus rassurant.
D’où notre surprise face à ce film d’une rare intelligence, à laquelle on ne s’attendait guère à la vision de son affiche française, qui le vend presque comme une vulgaire épopée de résistance. Hannah Arendt est peut-être le film le plus intellectuellement stimulant que nous avons vu depuis longtemps ! Certainement, il ose sonder les imperfections de l’Histoire avec le plus de lucidité et sans prétendre à venir à bout de ses contradictions. Car de ces dernières, le parcours du personnage principal en regorge carrément, ce qui le rend d’autant plus humain et fascinant. Hannah Arendt, tel que le film doucement passionnant de Margarethe von Trotta la décrit, n’est point une héroïne dans le sens classique qu’elle sortira vainqueur de l’affrontement contre les esprits bornés qui s’opposent à elle. Au bout de deux heures d’un combat intellectuel de plus en plus féroce, il est même de moins en moins sûr qu’elle ait raison dans sa lecture des événements qui ont mené à la Shoah. Or, le point crucial du propos du film réside justement dans l’urgence de faire l’effort de penser par soi-même et d’arriver à ses propres conclusions, peu importe les conséquences dues à la pression de la majorité et sa version officielle.
Le style cinématographique de ce qui pourrait bien devenir le plus grand succès commercial de Margarethe von Trotta en France – espérons-le – est étonnamment sobre et soigné pour une intrigue si complexe et exigeante d’un point de vue intellectuel. Nous serons cependant les derniers à nous opposer à une expression formelle classique, si elle permet à un plus grand nombre de spectateurs de rester réceptifs au raisonnement hors des sentiers battus de cette femme d’exception. Ce qui nous importe, c’est l’équilibre quasiment parfait que la narration arrive à maintenir entre les envolées oratoires et une approche plus pragmatique des choses simples de la vie. Malgré l’excellence de la pensée abstraite de Hannah Arendt, cette dernière n’en a pas moins le droit de préserver une imperfection humaine touchante, quoique nullement destinée à nous arracher des sentiments d’une façon artificielle dans cet exercice mi-intellectuel, mi-filmique de haut vol.
Vu le 27 avril 2013, au Louxor, Salle 2, en VO