A tombeau ouvert

Réalisé par Martin Scorsese (2000)

Interdit aux moins de 12 ans, Drame
A tombeau ouvert
Durée 120 minutes
Sortie 12/04/2000
Note 6/10

Au début des années 1990, l’ambulancier Frank Pierce commence à perdre pied. De service presque toutes les nuits dans les rues malfamées de New York, il n’a plus sauvé de vie depuis longtemps. Constamment privé de sommeil, il lui arrive même de voir le fantôme au regard accusateur de Rose, une jeune toxicomane qu’il n’avait pas réussi à ranimer quelques mois plus tôt. Quand il est appelé au chevet du vieux Mr. Burke, victime d’une crise cardiaque, il est convaincu d’être maudit. Contre toute attente, le patient se rétablit tant bien que mal et Frank se lie d’amitié avec sa fille Mary.

La critique

Par Tootpadu 15/02/2012

Au moment de sa sortie, nous considérions ce film comme guère plus qu’un écart de conduite formelle de la part d’un réalisateur, réputé pour des contes du caniveau incomparablement plus passionnants que cette descente aux enfers survoltée. A tombeau ouvert devra en effet supporter à jamais la comparaison avec le chef-d’œuvre de Martin Scorsese, Taxi driver, dont il a hérité le rythme fiévreux des paroles délirantes que la plume du scénariste Paul Schrader crache d’une façon ininterrompue, sans pour autant savoir se montrer à la hauteur de la croisade solitaire de Travis Bickle, emblématique de la déchéance de la société américaine. Rétrospectivement, il se situe à la fin d’un cycle de création, suivi par une période sensiblement plus sage et académique, qui aura certes permis au cinéaste de récolter des récompenses à la pelle, mais au prix peut-être trop élevé d’un style tellement soigné, voire aseptisé, que la plupart des préoccupations personnelles du réalisateur n’y figurent plus.
Rien que pour cette place de choix, qui tend à revêtir pour nous un sentiment nostalgique, face à l’entêtement de Martin Scorsese de faire désormais un film impersonnel après l’autre, notre appréciation de cette histoire folle a monté d’un cran. La démesure de l’expression cinématographique qui anime ici chaque plan n’est hélas plus qu’un lointain souvenir, dans le contexte actuel qui voit le réalisateur adopter sans trop de réticence la pose du maître de l’Histoire du cinéma. Aujourd’hui, Martin Scorsese n’est plus que le gardien vénérable du Septième art, tandis qu’il y a douze ans, il faisait preuve – a priori pour la dernière fois – d’une véritable passion de cinéma, viscérale, fiévreuse et animée par une multitude d’idées pas toutes bonnes, mais assez originales pour les essayer sans exception. Les grands thèmes de son œuvre, marqué par une conception farouchement catholique du monde, y font encore une fois surface, dans ce rêve éveillé qui mélange sans aucune inhibition les symboles de l’église et les trips psychédéliques à travers lesquels le personnage principal espère se rattacher à un semblant de vie. Par la suite, ils se seront presque honteusement éclipsés au profit d’un souffle épique aussi anémique qu’interchangeable.
En somme, pour retrouver l’ultime vestige de la folie furieuse qui avait fait de Martin Scorsese l’un des réalisateurs les plus prometteurs de sa génération, il ne faudra pas chercher plus loin que ce film incroyablement captivant par sa démesure sans complexes. La rupture qui s’est opérée juste après dans son style, soit par nécessité économique, soit par une volonté de sa part de devenir définitivement respectable sur ses vieux jours, risquerait de nous faire oublier qu’il était autrefois capable d’une rage formelle que plus personne n’ose d’ailleurs perpétuer de nos jours. La distribution prestigieuse à l’époque, dont on ne voit hélas déjà plus que Nicolas Cage en train de se consumer à petit feu dans des productions minables, enfonce encore davantage ce sentiment de fin de siècle, comme si ce récit palpitant était l’une des dernières fanfaronnades d’un cinéma gaiement téméraire. A l’échelle de la ville de New York, pareil narcissisme hardi n’était rapidement plus conforme à l’état d’esprit d’une communauté traumatisée par un terrible attentat moins de deux ans plus tard. Il se peut que ce choc national ait aussi joué un rôle dans l’assagissement relatif d’un réalisateur, dès lors plus attaché à l’affinement de ses outils narratifs qu’à l’expiation de ses démons personnels.

Revu le 14 février 2012, au Grand Action, Salle Henri Ginet, en VO

★★★★★★☆☆☆☆ 6/10

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