Cheval de Turin (Le)
Réalisé par Béla Tarr (2011)
Drame
| Durée | 155 minutes |
| Sortie | 30/11/2011 |
| Note | 7/10 |
Le vieux cocher infirme Ohlsdorfer vit seul avec sa fille dans une ferme reculée. Alors qu’une tempête se déchaîne jour et nuit sur le paysage désolé qui l’entoure, les paysans restent cloîtrés chez eux. Ils ne sortent que pour aller chercher de l’eau au puits ou pour tenter en vain d’atteler le cheval.
La critique
Par Tootpadu 22/11/2011
Les films de Béla Tarr n’ont jamais eu la vocation d’être vus par le plus grand nombre de spectateurs. Au cœur d’une rétrospective à Beaubourg le mois prochain, ce qui laisse supposer d’emblée une certaine qualité artistique de son œuvre, le réalisateur hongrois crée des films hors des sentiers battus, parfois difficiles d’accès mais magistralement fascinants, une fois que notre mode de perception s’est accoutumé à son style visuel moins démodé que sublimement intemporel. Rien qu’à en juger par ce qui est censé être son dernier film, récompensé d’un Ours d’argent au dernier festival de Berlin, Béla Tarr compte parmi les derniers maîtres de l’expression visuelle au cinéma, auxquels un seul plan suffit pour exprimer ce que des tâcherons ne réussissent pas à faire passer au bout de toute une filmographie esthétiquement quelconque. Il s’inscrit dans la tradition d’un John Ford et d’une culture picturale qui savaient tirer une force humaine incommensurable de leur simple don d’observation. Car – pour faire taire tout de suite les mauvaises langues –, le cinéma de Béla Tarr n’est pas réellement un cinéma contemplatif, bien qu’il arrive dans Le Cheval de Turin de voir les pommes de terre bouillir ou le linge sécher. Il s’agit plutôt d’une pureté et d’une austérité formelles, qui permettent de faire ressortir l’essentiel de cette intrigue minimaliste.
Le temps a beau être minutieusement décompté au fil des six chapitres de ce conte d’anticipation étrange, la durée considérable du film – qui n’est pourtant rien à côté des plus de sept heures de Satantango – répond avant tout au rythme des corvées quotidiennes, qui reviennent avec la même prévisibilité que le seul motif musical du film, une véritable litanie pour orgue au pouvoir hypnotique redoutable. Ce travail sur le temps qui s’écoule doucement, pendant qu’un cataclysme comme on n’en a pas vu depuis Le Vent de Victor Sjöström se soulève à l’extérieur, s’appuie principalement sur les variations et les similitudes des démarches qui respirent autrement une monotonie suprême. Les perspectives et quelques petits détails changent, certes, mais dans l’ensemble les personnages sont pris au piège d’une existence aux gestes répétitifs et dépourvue de la parole, à l’exception de rares invectives et du discours nébuleux du voisin, qui est balayé comme des foutaises d’un revers de la main par Ohlsdorfer. La vie est dure et exempte de plaisir dans ce film exigeant, mais dans cette précarité réside justement la noblesse de l’épreuve.
Avant de prendre congé du cinéma – à moins de revenir tôt ou tard sur cette décision –, Béla Tarr nous convie une dernière fois au plus beau des ennuis dont on peut faire l’expérience dans une salle obscure. L’excellence de sa mise en scène nous conduit hors du temps présent, afin de nous soumettre à un rythme de vie et de réception des images et des sons aux antipodes de la frénésie clinquante qui caractérise le cinéma commercial actuel. Au sein de ce film généreux, la liberté est donc accordée au spectateur de faire vagabonder son esprit. Mais la beauté de la photographie en noir et blanc de Fred Kelemen et l’étau apocalyptique qui se resserre inexorablement autour des deux personnages principaux nous ramènent invariablement vers cette œuvre d’art cinématographique trop précieuse et formellement riche pour être consommée à la va-vite.
Le temps a beau être minutieusement décompté au fil des six chapitres de ce conte d’anticipation étrange, la durée considérable du film – qui n’est pourtant rien à côté des plus de sept heures de Satantango – répond avant tout au rythme des corvées quotidiennes, qui reviennent avec la même prévisibilité que le seul motif musical du film, une véritable litanie pour orgue au pouvoir hypnotique redoutable. Ce travail sur le temps qui s’écoule doucement, pendant qu’un cataclysme comme on n’en a pas vu depuis Le Vent de Victor Sjöström se soulève à l’extérieur, s’appuie principalement sur les variations et les similitudes des démarches qui respirent autrement une monotonie suprême. Les perspectives et quelques petits détails changent, certes, mais dans l’ensemble les personnages sont pris au piège d’une existence aux gestes répétitifs et dépourvue de la parole, à l’exception de rares invectives et du discours nébuleux du voisin, qui est balayé comme des foutaises d’un revers de la main par Ohlsdorfer. La vie est dure et exempte de plaisir dans ce film exigeant, mais dans cette précarité réside justement la noblesse de l’épreuve.
Avant de prendre congé du cinéma – à moins de revenir tôt ou tard sur cette décision –, Béla Tarr nous convie une dernière fois au plus beau des ennuis dont on peut faire l’expérience dans une salle obscure. L’excellence de sa mise en scène nous conduit hors du temps présent, afin de nous soumettre à un rythme de vie et de réception des images et des sons aux antipodes de la frénésie clinquante qui caractérise le cinéma commercial actuel. Au sein de ce film généreux, la liberté est donc accordée au spectateur de faire vagabonder son esprit. Mais la beauté de la photographie en noir et blanc de Fred Kelemen et l’étau apocalyptique qui se resserre inexorablement autour des deux personnages principaux nous ramènent invariablement vers cette œuvre d’art cinématographique trop précieuse et formellement riche pour être consommée à la va-vite.
Vu le 21 novembre 2011, au Club de l'Etoile, en VO
★★★★★★★☆☆☆
7/10