I wish I knew Histoires de Shanghai
Réalisé par Jia Zhang Ke (2011)
| Durée | 119 minutes |
| Sortie | 19/01/2011 |
| Note | 7/10 |
La ville de Shanghai a depuis toujours été le kaléidoscope de l’Histoire chinoise. Tour à tour le centre commercial du pays sous le règne colonial des occupants occidentaux et un embarras mercantile majeur dans l’ordre de bouleversement de la révolution culturelle, cette mégapole a marqué la mémoire collective comme aucune autre. Au fil de dix-huit entretiens avec des habitants de hier et d’aujourd’hui de Shanghai, le réalisateur Jia Zhang Ke dresse le portrait intimiste d’une ville aux mille facettes.
La critique
Par Tootpadu 08/12/2010
En nous montrant un vieillard après l’autre qui s’adonne à des réminiscences touchantes, certes, mais sans incidence durable sur le cours de la vie, le réalisateur nous renvoie avec la subtilité qui lui est propre à notre subjectivité personnelle. Il ne cherche point à dresser le tableau exhaustif d’une ville tentaculaire aux millions de vies humaines entrecroisées. Une telle entreprise serait de toute façon vaine, tant l’évolution accélérée des modes de vie, voire la vitesse même de l’existence dans ces mégapoles asiatiques, la rendrait dépassée dès que la caméra s’arrête de filmer. Au fond, chacun perçoit la vie à sa manière individuelle, même si le contexte géographique et social déteint invariablement sur nos souvenirs. C’est ce lien délicat entre un endroit matériel et la nature vaporeuse de la mémoire que Jia Zhang Ke paraît vouloir évoquer avec ce très bel hommage, qui n’a strictement rien d’un guide touristique.
Grâce au vocabulaire esthétique toujours aussi envoûtant du réalisateur, il suffit que l’œil de sa caméra se pose sur des voyageurs à bord d’un ferry ou la danse fantaisiste d’un ouvrier du chantier de l’exposition universelle pour créer des moments de cinéma magiques. Le regard de Jia Zhang Ke est ici une fois de plus le garant d’une beauté filmique, dont les ingrédients suffiraient tout juste pour un reportage sans verve entre les mains d’un observateur moins inspiré. Les séquences de déambulation de Zhao Tao, l’actrice fétiche du réalisateur, à travers les décors urbains à première vue laids et inhospitaliers fournissent en plus une dimension de poésie supplémentaire à cette mosaïque si fascinante, parce qu’elle se dérobe à toute vocation facilement identifiable.
Dans tout son faste plastique, qui découle pourtant d’éléments initialement sans noblesse visuelle, I wish I knew Histoires de Shanghai ne fait point l’impasse sur un commentaire social finement inclus dans la galerie d’intervenants hétéroclites. Alors que les premiers témoins racontent avec un certain émoi leur enfance pas toujours heureuse dans ce lieu de passage et d’échange qui se nomme Shanghai et qu’ils aiguillent leur histoire par rapport au destin tragique de leurs ancêtres, pareille effusion de nostalgie n’est plus à l’ordre du jour auprès de la jeune génération. Celle-ci a davantage tendance à se vanter de la fortune qu’elle a su amasser ou de ses achats successifs de voitures, le nouveau symbole de richesse dans une Chine vouée presque malgré elle à une philosophie matérialiste. Contre cette adoration du veau d’or, la voix filmique suprême de Jia Zhang Ke ferait figure de résistant isolé, si elle n’en était pas un observateur aussi fin et perspicace.
Vu le 1er décembre 2010, à la Salle Pathé Lincoln, en VO