D'Arusha à Arusha
Réalisé par Christophe Gargot (2009)
| Durée | 115 minutes |
| Sortie | 16/12/2009 |
| Note | 6/10 |
Depuis novembre 1994, le Tribunal Pénal International pour le Rwanda se tient à Arusha, en Tanzanie, la même ville où les accords fragiles de paix ont été signés un an plus tôt, avant le génocide. Alors que les participants à l'extermination de la population tutsie sont traduits en justice devant les Gacaca, des cours locales où siègent les habitants des villages, le TPIR poursuit les commanditaires présumés, comme le colonel Théoneste Bagosora, ou les incitateurs directs à la haine raciale, comme l'animateur à la radio Georges Ruggiu. Parallèlement, les bourreaux d'antan, comme Jean de Dieu, un simple fonctionnaire hutu marié avec une tutsie, attendent leur jugement.
La critique
Par Tootpadu 02/12/2009
La caméra des cinéastes, engagés pour battre en brèche l'oubli, l'ignorance, et pire encore l'indifférence, s'est la plupart du temps posée dans le camp des Tutsis. Ce choix s'est justifié aisément en termes dramatiques, puisqu'il est toujours plus facile d'émouvoir avec l'histoire d'un personnage innocent et prêt à se battre pour survivre, qu'avec le portrait hypothétique et peu flatteur d'un assassin sanguinaire, dont la cruauté serait d'autant plus inquiétante que son comportement avant le massacre n'aurait guère laissé supposer un tel déchaînement de violence. Et jusqu'à présent, les nombreux documentaires qui ont abordé cette époque éprouvante, le faisaient également en s'interrogeant en premier lieu sur la capacité de pardonner et de se reconstruire de ceux qui ont subi l'assaut de la plèbe hutu.
Le documentaire de Christophe Gargot tente quelque chose de plus osé et, par conséquent, de plus complexe dans sa quête d'une réalité rwandaise, qui mettra indubitablement plus qu'une décennie pour soigner ses plaies et retrouver un semblant de normalité. A l'image de Jugement à Nuremberg de Stanley Kramer, le cadre fictif et la trame narrative hollywoodienne en moins, le réalisateur s'interroge sur la possibilité et l'utilité d'une cour pénale internationale. L'immense appareil bureaucratique que cette entreprise judiciaire implique, avec ses procédures d'incrimination interminables et ses plaidoiries d'avocats et de procureurs, qui aimeraient tant y condenser tout le spectre de la nature humaine, risque de ne servir en fin de compte qu'à calmer la mauvaise conscience d'une communauté internationale, qui avait fermé lâchement les yeux, lorsque son implication était la plus indispensable pour mettre un terme au massacre. Dans les Gacacas, le rapport plus direct à la justice, dépouillée du superflu administratif, ne garantit pas automatiquement des verdicts plus irréfutables. Mais cette forme d'autogestion, qui permet aux Rwandais de régler leurs propres problèmes, paraît moins artificielle et plus en phase avec les us et coutumes africains, que le tribunal calqué sur un modèle européen et peuplé d'étrangers.
Curieusement et à notre plus grand soulagement, tous les films que nous avons vus jusqu'à présent sur le génocide rwandais ont trouvé une forme cinématographique digne d'un tel sujet épineux et délicat. D'Arusha à Arusha n'est point une exception à la règle, puisque la beauté plastique et le naturel des prises des prisonniers devant la prison ou en train de cuisiner rattrapent sans peine une légère propension du réalisateur à l'emploi de symboles visuels un peu lourds. Cependant, Christophe Gargot ne perd jamais de vue l'essentiel : qu'aussi sophistiqués les moyens de juridiction et de condamnation soient-ils, un événement de l'envergure éthique du génocide rwandais dépassera toujours les limites d'entendement de notre civilisation. Ainsi, le poids moral, qui pèse sur les participants ordinaires à cette folie extraordinaire, ne pourra pas non plus être allégé par la vengeance ou un pardon sommaire. Qu'ils le veulent ou non, les Rwandais devront apprendre à vivre avec cette tare sur leur Histoire collective et nationale, en espérant que dans un avenir nullement proche, ils pourront en tirer une leçon de paix et d'exemplarité, comme par exemple le peuple allemand a su le faire jusqu'à un certain degré.
Vu le 30 novembre 2009, au Club Marbeuf, en VO