Sentiers de la gloire (Les)

Réalisé par Stanley Kubrick (1975)

Guerre
Sentiers de la gloire (Les)
Durée 87 minutes
Sortie 26/03/1975
Note 8/10

En 1916, la Première Guerre mondiale s'enlise dans les tranchées. L'état major français impose alors au 701er régiment, sous les ordres du général Mireau qui est en lice pour une promotion, d'attaquer une colline connue sous le nom de "Fourmillière", tenue par les Allemands. Les hommes du colonel Dax se battent vaillamment, mais l'opération est néanmoins un échec cuisant. Pour garder la face, le général Mireau fait juger trois soldats du régiment pour lâcheté devant une cour martiale.

La critique

Par Tootpadu 24/07/2009

Ce n'est pas pour rien que ce chef-d'oeuvre incontestable du film de guerre a été interdit de diffusion en France pendant dix-huit ans. Si on laisse de côté la critique ouverte à l'égard de l'armée française, particulièrement contestée en pleine guerre d'Algérie au moment de la production du film en 1957, ce sont la notion même d'un conflit armé et les abus de la hiérarchie militaire qui y sont mis en question avec virulence. Comme souvent, le réalisateur Stanley Kubrick prend le fait historique des pratiques douteuses des Français en temps de guerre comme prétexte pour une étude minutieuse et acerbe de la nature humaine, dans tout ce qu'elle a d'abject et d'idéaliste. Son troisième film distribué par les studios cultive ainsi des ambitions bien plus larges, qu'une accusation banale d'un pays en particulier. L'interdire pour manque de patriotisme et anti-militarisme était ainsi au moins aussi borné qu'il aurait été d'infliger le même sort à Docteur Folamour ou Full Metal Jacket pour leurs tendances anti-américaines.
Le pessimisme qui pèse sur Les Sentiers de la gloire n'est jamais démenti. Pas assez du courage scénaristique de voir l'atrocité sans merci de la guerre en face, les motivations des supérieurs hiérarchiques y sont savoureusement disséquées. Dans le contexte d'une guerre d'usure, une vie humaine ne vaut pas chère, ni les rangs élevés de l'état major, qui restent accessibles à quiconque ose faire les sacrifices morales nécessaires pour les saisir. Pendant que le simple soldat doit craindre chaque jour pour sa vie, un jeu sophistiqué de politiciens en uniforme se joue au sommet, qui prend plus en considération l'opinion publique que ce qui est humainement juste. D'ailleurs, le scénario ne propose aucune réponse toute faite aux interrogations morales majeures qu'il soulève. Son excellence relève surtout du fait qu'il sait explorer le spectre gris de la nature humaine, tout en nous épargnant un manichéisme primaire qui verrait la vie soit tout en blanc, soit tout en noir. La dimension humaine de chaque personnage est préservée jusqu'aux détails les moins plaisants, au point de faire abstraction de l'ennemi physique, complètement absent de l'image. Comme quoi la gangrène morale se répand en premier lieu de l'intérieur, à la fois à l'échelle institutionnelle et individuelle.
A la richesse thématique du film répond sa facture formelle sans reproche. Stanley Kubrick pratique déjà ici la composition du cadre quasiment parfaite et le ton froid et distant, qui allaient caractériser ses films ultérieurs. Mais justement ce recul, accompagné d'un détachement émotionnel sensible, convient magistralement à l'histoire de ces soldats, que la machine militaire broie sans états d'âme. Les interprétations excellentes de Kirk Douglas, Adolphe Menjou et George Macready reflètent de même la torpeur et la résignation, qui gagnent chaque être humain, trop longtemps resté face à la mort routinière qu'apporte cette aberration qu'on appelle la guerre.

Revu le 23 juillet 2009, au Mac Mahon, en VO

★★★★★★★★☆☆ 8/10

Retour à la liste des Critiques