Raison et sentiments
Réalisé par Georgia Oakley (2026)
| Avec | Daisy Edgar-Jones, Esmé Creed-Miles, Caitríona Balfe, Frank Dillane, Herbert Nordrum, George MacKay, Fiona Shaw |
| Durée | 132 minutes |
| Sortie | 23/09/2026 |
| Titre original | Sense and Sensibility |
| Note | 8/10 |
Après la mort de son mari, Mme Dashwood et ses trois filles, toujours célibataires, se retrouvent dans une situation précaire. En effet, elles sont privées d’héritage puisque le domaine familial, Norland Park, revient de droit à John, fils de M. Dashwood issu d’un précédent mariage. La veuve et ses trois filles, Elinor, Marianne et Margaret n’ont d’autre choix que de quitter la région et de s’installer dans le modeste Barton Cottage. Un changement particulièrement douloureux pour Elinor, l’aînée, qui, bien malgré elle, s’est éprise du fringant et stoïque Edward Ferrars, beau-frère de John, venu récemment leur rendre visite à Norland. Marianne tente de consoler sa sœur du mieux qu’elle peut, mais elle fait à son tour une rencontre des plus inattendues avec le séduisant – et célibataire – John Willoughby. Et bien que les deux jeunes gens tombent follement amoureux l’un de l’autre, Elinor redoute que Marianne soit trop impulsive et néglige ainsi le très droit colonel Brandon qui ne cache pas ses sentiments pour sa sœur. Face aux tumultes de l’amour, aux épreuves de la vie et aux injonctions de la société, Elinor, prudente et rationnelle, et Marianne, fougueuse et passionnée, s’affrontent souvent, comme seules deux sœurs peuvent le faire. Et pourtant, leurs liens inébranlables leur permettent de braver toutes les tempêtes et, surtout, d’espérer un avenir heureux…
La critique
Par Mulder 22/09/2026
Revenir à Raison et sentiments, c’est comme entrer dans une maison dont le public connaît déjà le mobilier. Ang Lee et Emma Thompson ont rendu l’adaptation de 1995 si accueillante que tout successeur risque d’être jugé avant même d’avoir pu s’exprimer. La réalisatrice Georgia Oakley, s’appuyant sur un scénario de Diana Reid, relève ce défi difficile avec un film dont l’attrait repose sur son intimité. Cette interprétation de Jane Austen accorde une attention particulière à l’effort nécessaire pour se comporter de manière raisonnable lorsque votre monde est devenu déraisonnable. Son atmosphère feutrée alourdit parfois la comédie, et certaines relations secondaires auraient besoin de plus d’espace pour se développer. Pourtant, une intelligence émotionnelle convaincante se cache sous ces belles apparences : la prise de conscience que grandir peut signifier découvrir toute la douleur que la personne à vos côtés a cachée.
Le bouleversement commence par un deuil, suivi de la découverte que la maison familiale peut cesser d’appartenir à ceux qui en ont fait un véritable foyer. Elinor Dashwood et Marianne Dashwood, accompagnées de leur mère et de leur jeune sœur, doivent troquer la sécurité du Sussex contre une situation matérielle moins favorable dans le Devon. Tom Brooke et Stacy Martin confèrent à ce conflit successoral une dimension domestique particulièrement désagréable : l’égoïsme devient plus facile à pratiquer lorsqu’il peut être présenté comme une gestion raisonnable du foyer. Le fondement le plus utile du scénario réside dans ce lien entre déception personnelle et dépendance matérielle. Chaque invitation, chaque visite et chaque attachement potentiel ont des conséquences qui vont au-delà de la simple romance. Un point essentiel : la situation difficile de la famille concerne autant la perte de statut que celle de l’argent. Ces femmes possèdent toujours une éducation, des relations et des espoirs ; ce qu’elles ont perdu, c’est le pouvoir de supposer que l’un de ces avantages les protégera.
Daisy Edgar-Jones rend le personnage d’Elinor Dashwood captivant grâce à la tension qui se cache derrière son sang-froid. Sa retenue répond à une nécessité pratique : quelqu’un doit rester disponible pour absorber la détresse de tous les autres. Son interprétation devient particulièrement émouvante lorsque la courtoisie l’oblige à participer à des conversations auxquelles elle préférerait manifestement échapper. Face à elle, George MacKay confère à Edward Ferrars une honnêteté hésitante qui rend leur attirance crédible sans pour autant faire disparaître ses complications. Leur réserve commune confère aux petits échanges un poids inhabituel, même si la romance aurait parfois besoin d’un changement de rythme plus marqué. Il y a là aussi une ambiguïté fructueuse. Les bonnes intentions n’apportent guère de réconfort lorsqu’elles ne peuvent être exprimées ou mises en pratique, et le film laisse place au questionnement : à quel moment cette admirable maîtrise de soi commence-t-elle à faire du mal à ceux-là mêmes qu’elle est censée épargner ?
Esmé Creed-Miles apporte une énergie plus fougueuse dans le rôle de Marianne Dashwood, dont la soif d’expériences fait passer la prudence émotionnelle pour une véritable insulte. Son interprétation rend bien compte de cette confiance enivrante que l’on éprouve en découvrant quelqu’un qui semble partager tous ses enthousiasmes : l’accord mutuel peut alors apparaître comme une preuve de la valeur du caractère, avant que l’expérience ne vienne nous prouver le contraire. Frank Dillane, dans le rôle de John Willoughby, dégage suffisamment d’aisance séductrice pour rendre cette erreur compréhensible. Ce qui donne toutefois toute sa substance aux différences entre les deux sœurs, c’est l’affection qui se cache derrière leur exaspération mutuelle. Aucune des deux n’apprécie pleinement la manière dont l’autre souffre. Un détail révélateur de l’histoire du casting renforce ce duo : Daisy Edgar-Jones a confié à Entertainment Weekly qu’elle et Esmé Creed-Miles avaient déjà travaillé ensemble sur Pond Life, et que leur passé commun les avait aidées lorsqu’elles se sont retrouvées pour les lectures de chimie. Leur complicité convient parfaitement à une relation dans laquelle l’agacement et la tendresse doivent coexister sans explication.
Le monde physique fait l’objet d’une attention tout aussi grande. Le directeur de la photographie Arnaud Potier utilise la pellicule 35 mm et un éclairage naturel pour donner à la campagne une texture qui peut paraître accueillante à un moment, puis indifférente l’instant d’après. Il y a de la beauté ici, mais relativement peu de certitude que cette beauté améliorera la situation de qui que ce soit. Les costumes apportent un détail particulièrement réfléchi. Dans le Vogue britannique, Daisy Edgar-Jones a décrit les garde-robes « capsules » individuelles des sœurs comme des vêtements dans lesquels on a l’impression de pouvoir se glisser, plutôt que comme des tenues de cérémonie assemblées pour une scène. Cette approche est importante dans une histoire où les moyens sont limités : une garde-robe crédible suggère une continuité, des habitudes et des contraintes qui dépassent le cadre de l’image. Roger Goula offre une exutoire musical aux sentiments que la conversation retient. Parfois, cependant, l’accent mis de manière cumulative sur l’atmosphère donne l’impression que le film hésite à interrompre sa propre mélancolie. Un peu plus de brusquerie donnerait davantage de force aux passages les plus doux.
Les seconds rôles mettent en lumière à la fois les atouts et les faiblesses de cette approche. Fiona Shaw apporte une touche bienvenue dans le rôle d’une entremetteuse exubérante dont l’intérêt pour les affaires des autres peut se révéler à la fois envahissant et généreux. Sa présence modifie l’atmosphère sociale : soudain, les sœurs doivent composer avec quelqu’un qui refuse de respecter les silences qui les entourent. Caitríona Balfe confère de la dignité à leur mère, même si l’on aurait pu explorer davantage sa propre désorientation. Herbert Nordrum doit relever le défi de faire ressortir un prétendant plus âgé et réservé aux côtés de personnages plus immédiatement expressifs. Sa gravité est compréhensible, mais son charme romantique n’en ressort pas toujours avec suffisamment de force. Le problème réside dans la répartition de l’accent. Après s’être tant attaché à la vie émotionnelle des sœurs, le film demande parfois au public d’accepter des développements par ailleurs qui mériteraient une attention tout aussi patiente.
Il existe un lien révélateur entre cette adaptation et Blue Jean, le précédent film réalisé par la réalisatrice d’une femme surveillant son comportement sous la pression sociale. À travers des contextes très différents, Georgia Oakley s’intéresse à ce que les gens doivent réprimer pour rester acceptables. Une anecdote de tournage offre un autre angle d’approche de cette préoccupation pour les détails de vie. Dans une interview accordée au New Yorker, elle se souvient avoir incarné une infirmière dans Atonement et avoir découvert, à l’intérieur d’un placard, des flacons méticuleusement étiquetés, bien qu’ils n’apparaissent jamais à l’écran ; cette expérience a contribué à éveiller son intérêt pour le cinéma. Cette attention portée à un monde qui existe au-delà de la scène visible convient parfaitement à ce sujet. L’équilibre entre la gravité émotionnelle et l’absurdité sociale est en revanche moins toujours réussi. Jane Austen laisse la bêtise et l’angoisse cohabiter dans la même pièce. Ici, l’angoisse prend parfois trop le dessus, laissant à l’humour le soin de relancer le rythme plutôt que de complexifier ce que nous regardons.
Ce qui, en fin de compte, vaut à ce Raison et Sentiments sa place, c’est l’attention portée à la manière dont les sœurs apprennent à se comprendre mutuellement avec plus de bienveillance. Leurs tempéraments contrastés cessent d’être de simples étiquettes commodes dès lors que toutes deux ont pris conscience du caractère erroné de leurs a priori. Le film est moins toujours aussi enjoué que son célèbre prédécesseur, et sa préférence pour une émotion feutrée donne parfois lieu à des répétitions. Néanmoins, Daisy Edgar-Jones et Esmé Creed-Miles confèrent à cette relation centrale suffisamment de spécificité pour justifier une nouvelle confrontation avec des événements familiers. Georgia Oakley trouve quelque chose de discrètement douloureux dans l’attente que la personne sur laquelle on peut compter s’en sorte toujours, et quelque chose d’aussi émouvant dans la découverte, par la personne passionnée, que les autres ressentent les choses tout aussi profondément. Il s’agit d’une adaptation élégante, parfois un peu trop maîtrisée, dont les passages les plus forts font peser autant de poids à l’attention fraternelle qu’à n’importe quelle déclaration d’amour.
Raison et sentiments (Sense and Sensibility)
Réalisé par Georgia Oakley
Écrit par Diana Reid
D'après Raison et sentiments de Jane Austen
Une production de Tim Bevan, Eric Fellner, India Flint et Jo Wallett
Avec Daisy Edgar-Jones, Esmé Creed-Miles, Caitríona Balfe, Frank Dillane, Herbert Nordrum, George MacKay, Fiona Shaw
Direction de la photographie : Arnaud Potier
Montage : Izabella Curry
Musique de Roger Goula
Sociétés de production : Working Title Films, November Pictures, Kiddo Films
Distribué par Focus Features (États-Unis), Universal Pictures International France (France)
Dates de sortie : 15 septembre 2026 (Odeon Luxe Leicester Square), 23 septembre 2026 (France), 16 octobre 2026 (États-Unis)
Durée : 132 minutes
Vu le 14 septembre 2026 au cinéma Le Grand Rex salle 6