The last Day

Réalisé par Rachel Rose

Drame
The last Day
Avec Alicia Vikander, Wagner Moura, Victoria Pedretti
Durée 99 minutes
Sortie Date de sortie indéterminée
Note 7/10

À l'occasion d'une fête nationale à New York, les destins de deux femmes se croisent brièvement. Julia est une écrivaine qui prépare une réception importante, tandis que Taylor est une jeune mère de trois enfants qui se bat pour empêcher sa famille et son quotidien de s'effondrer.

La critique

Par Mulder 07/09/2026

The Last Day s’ouvre sur une image de désarroi primitif : un faon se tenant près du corps de sa mère sur une route du nord de l’État de New York, incapable de comprendre pourquoi la créature qui incarnait la sécurité a soudainement disparu. C’est une introduction envoûtante au premier long métrage de Rachel Rose, une réinterprétation contemporaine libre du roman Mrs Dalloway de Virginia Woolf, qui suit deux mères lors d’un 4 juillet étouffant. Plutôt que de transposer le roman scène par scène, Rachel Rose en emprunte la structure centrée sur une seule journée, la réunion sociale qui s’annonce et, surtout, la fascination pour ces personnes qui semblent fonctionner normalement alors qu’en privé, elles perdent peu à peu le contact avec leur propre vie. Le Jour de l’Indépendance devient une toile de fond ironique pour ces femmes prisonnières de leur chagrin, des attentes familiales et du sentiment inquiétant que l’identité qu’elles possédaient autrefois ne leur appartient peut-être plus.

Alicia Vikander incarne Julia, une ancienne romancière vivant dans un confort certain en périphérie de New York avec son mari et sa fille adolescente. Elle se prépare à organiser la somptueuse fête annuelle de la famille, jonglant entre traiteurs, pâtisseries, rendez-vous et civilités soigneusement répétées. Son emploi du temps bien rodé lui donne l’illusion rassurante que tout reste sous contrôle, mais chaque course qu’elle effectue révèle discrètement une nouvelle fissure. Julia n’a plus rien publié depuis la naissance de sa fille, il y a plus de dix ans, et une rencontre gênante avec son éditrice, incarnée avec une franchise vivifiante par Marin Ireland, la force à admettre que le deuxième roman promis n’existera peut-être jamais. Le décès récent de son père a aggravé sa paralysie, mais le deuil n’est qu’une facette d’une prise de conscience plus troublante : Julia a passé si longtemps à endosser les rôles d’épouse, de mère et d’hôtesse qu’elle ne sait plus si l’écriture a été sacrifiée par nécessité, abandonnée par peur ou progressivement absorbée par l’inertie confortable de son mariage.

Cette incertitude prend tout son sens lorsque Julia rencontre de manière inattendue Peter, un ancien amant et écrivain à succès incarné par Wagner Moura. Leur promenade dans Central Park constitue la plus belle séquence du film, portée par les dialogues, chargée d’affection, de ressentiment et de cette intimité qui perdure bien après la fin d’une relation. La remarque de Peter, selon laquelle Julia aurait pu continuer à écrire, sonne à la fois comme un encouragement et une accusation. Il n’a pas tout à fait tort, mais sa certitude trahit aussi le privilège de quelqu’un qui n’a jamais eu à concilier ambition artistique et maternité de la même manière. Wagner Moura, qui n’apparaît que brièvement, confère à cet échange tout le poids d’une histoire commune, tandis qu’Alicia Vikander laisse transparaître, à travers de subtils changements d’expression, les fissures qui se creusent sous l’apparence sereine de Julia. Son jeu évite les déclarations grandiloquentes ; la déception s’accumule dans des sourires crispés, des phrases interrompues et l’effort visible qu’elle doit fournir pour rester aimable lorsque les autres décrivent avec désinvolture la vie qu’elle s’est construite comme enviable.

Parallèlement au mécontentement maîtrisé de Julia se déroule la crise bien plus immédiate de Taylor, une jeune mère de trois enfants incarnée avec une franchise bouleversante par Victoria Pedretti. Julia la remarque pour la première fois dans une boulangerie, puis récupère le portefeuille que Taylor a laissé sur le toit de sa voiture – un incident apparemment mineur qui révèle un esprit poussé au-delà du seuil de tolérance. Récemment traitée pour une dépression post-partum, Taylor enchaîne les rendez-vous, les courses et les routines liées à la garde des enfants dans un état d’épuisement profond. Le travail de son mari passe sans cesse avant tout le reste, les médicaments ne lui apportent toujours pas de soulagement et son entourage confond sa passivité avec une amélioration de son état. Un détail particulièrement révélateur montre Taylor en train d’entrer l’adresse d’un hôpital psychiatrique dans son GPS, puis de continuer à rouler alors que la voix mécanique lui demande à plusieurs reprises de faire demi-tour. C’est une image élégante de quelqu’un qui sait où trouver de l’aide, mais qui n’arrive plus à se résoudre à s’y rendre. Victoria Pedretti rend la souffrance de Taylor douloureusement physique : sa posture semble s’effondrer sous un poids invisible, son attention s’égare loin des conversations et même ses silences résonnent comme des appels que personne n’a appris à entendre.

La distinction entre ces deux femmes est cruciale. Julia dispose d’argent, d’aide et d’une distance suffisante par rapport aux tâches quotidiennes liées à la garde des enfants pour réfléchir à ce qu’elle a perdu ; Taylor, quant à elle, est piégée dans un présent insupportable où faire ses courses peut s’apparenter à un véritable combat pour la survie. Pourtant, le film les relie par leur incapacité commune à exprimer leurs besoins. Lorsque Julia recherche Taylor sur Internet, elle tombe sur des photos joyeuses qui n’ont pas grand-chose à voir avec l’inconnue épuisée qu’elle a rencontrée. Taylor, quant à elle, regarde Julia et y voit une femme accomplie, dotée d’un foyer impeccable et d’une existence bien ordonnée. Chacune confond l’image publique de l’autre avec la réalité, et leur lien éphémère devient un commentaire discrètement douloureux sur l’isolement engendré par la maternité contemporaine. Le film s’attache moins à accuser les enfants qu’à examiner une culture qui glorifie le sacrifice maternel tout en laissant les mères gérer seules, dans une large mesure, ses conséquences émotionnelles et pratiques.

En tant qu’artiste plasticienne reconnue, Rachel Rose aborde la narration autant à travers des impressions sensorielles que par le biais d’un drame conventionnel. La photographie d’Eric K. Yue présente d’abord des objets familiers sous une forme quasi abstraite – de la fourrure, de la lumière réfléchie, de la viande emballée dans du plastique – avant de leur permettre de se préciser, plongeant ainsi le public au cœur de la désorientation des protagonistes. La végétation luxuriante et la lumière chaude de l’été ne procurent jamais un sentiment de réconfort total ; les banlieues aisées peuvent paraître idylliques à un moment, puis étouffantes l’instant d’après. Les sirènes des pompiers volontaires de Mount Kisco déchirent périodiquement le paysage sonore, faisant office d’alarmes que tout le monde entend mais que personne n’interprète correctement, tandis que les feux d’artifice du dénouement transforment un rituel national en quelque chose d’instable et de presque menaçant. Certaines fioritures, notamment les souvenirs fragmentés et une séquence tardive sous kétamine, poussent le symbolisme de manière trop insistante, mais la précision tactile de la mise en scène confère à cette histoire sobre une atmosphère inhabituellement persistante.

La principale faiblesse réside dans le déséquilibre entre ses deux récits. Julia bénéficie d’une évolution psychologique plus aboutie, tandis que Taylor  qui est sans doute le personnage le plus poignant et le plus pressant – est parfois traitée comme le pendant symbolique imposé par la structure de Mrs Dalloway. Des informations importantes la concernant sont révélées trop tard, et le dénouement se précipite vers une résolution dont la force émotionnelle aurait été plus grande si le film était resté plus longtemps sur elle. Ce caractère insaisissable risque également de frustrer les spectateurs qui s’attendent à une confrontation décisive ou à une catharsis : ces vies ne se croisent que de manière fugace, et l’histoire se termine sur un sentiment de malaise plutôt que sur une explication. Pourtant, ce caractère inachevé fait en partie partie du propos. The Last Day comprend que les véritables situations d’urgence ne s’accompagnent pas toujours d’annonces dramatiques ; parfois, elles se déroulent dans des cuisines lumineuses et des jardins verdoyants, entourées de personnes qui croient que demander Ça va ? revient à être prêt à entendre la réponse. Porté par les performances complémentaires d’Alicia Vikander et de Victoria Pedretti, le premier film de Rachel Rose est un portrait élégant, troublant et profondément compatissant de deux femmes qui s’éteignent à la vue de tous — même s’il ne répartit pas son empathie aussi équitablement qu’il le devrait.

The Last Day
Écrit et réalisé par Rachel Rose
Produit par Christine Vachon et Pamela Koffler ; la liste complète des producteurs n'a pas été rendue publique
Avec Alicia Vikander, Wagner Moura et Victoria Pedretti
Direction de la photographie : Eric K. Yue
Montage : Taylor Levy
Musique de Sofia Degli Alessandri
Sociétés de production : Killer Films
Distribué par NC
Dates de sortie : à confirmer
Durée : 99 minutes

Vu le 7 septembre 2026 au Centre international de Deauville

★★★★★★★☆☆☆ 7/10

Retour à la liste des Critiques