Butterfly Jam
Réalisé par Kantemir Balagov (2026)
| Avec | Talha Akdogan, Barry Keoghan, Riley Keough, Harry Melling, Jaliyah Richards |
| Durée | 97 minutes |
| Sortie | 07/10/2026 |
| Note | 6/10 |
Dans le New Jersey, un adolescent de 16 ans surnommé Pyteh partage son temps entre ses entraînements de lutte et le restaurant circassien de sa famille, qui peine à joindre les deux bouts. Une décision impulsive prise par son père, toujours prêt à saisir la moindre opportunité, va bouleverser le destin de l’adolescent, donnant naissance à une histoire qui mêle fierté, héritage culturel, attentes familiales et masculinité.
La critique
Par Mulder 08/09/2026
Après Closeness et Beanpole, deux films rigoureusement maîtrisés, Kantemir Balagov revient avec une œuvre plus chaleureuse, plus étrange et nettement moins disciplinée. Son premier film en anglais, Butterfly Jam, transpose sa fascination pour le déracinement et les traumatismes hérités à Newark, dans le New Jersey, où une famille circassienne-américaine tente de préserver son identité tout en poursuivant une prospérité de plus en plus insaisissable. Le cadre est bien plus qu’une simple toile de fond exotique : le restaurant familial, avec son éclairage crue, sa cuisine bondée et ses célèbres « delens » – des tartes traditionnelles garnies de pommes de terre et de fromage –, devient un modeste refuge culturel. C’est là que les souvenirs d’un autre pays survivent à travers les recettes, les gestes et les disputes, mais c’est aussi là que la frustration économique couve en silence. En collaboration avec la co-scénariste Marina Stepnova, Kantemir Balagov construit un récit sur l’immigration sans le réduire à un simple conflit entre assimilation et tradition. Ses personnages se retrouvent pris dans une situation délicate, n’appartenant pleinement ni à la patrie dont ils se souviennent, ni à l’Amérique dans laquelle ils ont bâti leur vie.
Au cœur de l’histoire se trouve Temir, affectueusement surnommé Pyteh, un lutteur réservé de seize ans interprété avec une sensibilité remarquable par le nouveau venu Talha Akdogan. Temir fait preuve d’une discipline qui fait manifestement défaut aux adultes qui l’entourent. Son père, Azik, incarné par Barry Keoghan, est un cuisinier doué, un rêveur impulsif et un adolescent attardé qui considère la parentalité comme un prolongement de l’amitié. Il aime sincèrement son fils, mais sa conception de la préparation à la vie d’adulte consiste à le pousser au-delà de ses limites physiques, à se vanter de sa future carrière olympique et à organiser une initiation sexuelle catastrophiquement malavisée après une victoire de lutte. L’ironie, c’est que Temir semble déjà plus mûr que son père. Barry Keoghan rend Azik épuisant sans pour autant le rendre méprisable : derrière la fanfaronnade, l’agitation incessante et les manigances clownesques se cache un homme effrayé qui craint que son enfant ne finisse par le percer à jour. Lorsque Temir le traite de faible, l’insulte touche bien plus profondément que ce que l’un ou l’autre n’est capable de reconnaître.
C’est cette incapacité à exprimer de l’affection sans en faire une compétition qui confère au film toute la force de son langage dramatique. Azik et son ami au tempérament explosif, Marat, interprété par Harry Melling, ne cessent de se bousculer, de se bagarrer et de se provoquer mutuellement, se comportant comme des garçons qui n’ont jamais appris où s’arrête le jeu et où commence l’agressivité. Leurs faux combats sont affectueux jusqu’à ce que, brusquement, ils ne le soient plus. Le refus de céder devient une preuve de courage ; l’humiliation exige une riposte ; la tendresse doit se dissimuler sous le bruit. Marat incarne l’expression la plus fragile de cette masculinité, un aspirant arnaqueur dont les idées commerciales farfelues et la fierté à fleur de peau dissimulent une peur aiguë de l’insignifiance. Harry Melling pousse parfois le personnage vers la caricature, mais son hostilité nerveuse reste d’une crédibilité troublante. On sent le désastre se profiler, non pas parce que ces hommes sont cruels par nature, mais parce que leur code commun ne leur offre aucun moyen digne d’admettre la peur, la défaite ou la dépendance.
Le film est à son apogée lorsqu’il cesse d’expliquer et laisse parler les corps, les sons et les espaces. Le directeur de la photographie Jomo Fray suit les personnages avec une caméra itinérante qui transforme leurs vies désordonnées en une chorégraphie agitée, jouant sur le contraste entre la lumière crue et institutionnelle du snack-bar et les teintes rosées et orangées éteintes ainsi que les ombres nocturnes. Dans une séquence exaltante, Azik et Temir courent dans une rue en heurtant des voitures garées jusqu’à ce que les alarmes se déclenchent tout autour d’eux. Les lumières clignotantes et les sirènes qui se chevauchent transforment un acte de vandalisme enfantin en un concert privé, où un père et son fils découvrent brièvement un langage qu’ils comprennent tous les deux. Une autre scène montre Azik dansant avec sa sœur Zalya, enceinte de plusieurs mois, dans la cuisine, offrant quelques minutes de joie sans complication. Riley Keough apporte à Zalya un calme épuisé, exprimant le fardeau d’aimer un frère sur qui on ne peut pas compter, même si le scénario la laisse trop souvent en marge d’une histoire dont les femmes mériteraient une bien plus grande profondeur.
« Butterfly Jam » s’éloigne progressivement du réalisme social pour s’aventurer dans le folklore, notamment à travers un pélican rare qu’Azik capture pour en faire un cadeau extravagant. Cet oiseau est drôle, majestueux et manifestement absurde – une créature déplacée comme les autres, dont la présence semble mettre à nu la confusion des personnages humains. Il donne également lieu à une anecdote qui survivra sans doute à n’importe quel résumé : dans un film regorgeant d’acteurs acclamés, le pélican aurait suscité l’une des réactions les plus enthousiastes lors de sa première à la Quinzaine des réalisateurs de Cannes. Le titre porte en lui un mélange similaire d’espièglerie et de mélancolie. Azik affirme pouvoir transformer n’importe quoi en confiture, même des papillons, et cette réplique devient une description pertinente du film lui-même, qui tente de préserver une beauté éphémère en mélangeant dans un même bocal comédie, violence, chagrin et réalisme magique. Une apparition tardive de Monica Bellucci vient parachever cette évolution vers la fable cinématographique, en y ajoutant une touche de grâce délibérément improbable plutôt qu’un réalisme conventionnel.
Le problème, c’est que le scénario ne parvient pas toujours à maîtriser ces différentes facettes qui s’affrontent. Plusieurs éléments prometteurs — notamment le lien naissant entre Temir et sa collègue lutteuse Alika, incarnée avec une assurance discrète par Jaliyah Richards — restent sous-développés, tandis que d’autres rebondissements narratifs sont délibérément laissés en suspens sans que ce qui est dissimulé ne confère pour autant beaucoup de mystère à l’histoire. L’explosion décisive de violence est annoncée dès le début, mais lorsqu’elle survient, elle semble à la fois horrifiante et trop artificielle, comme si les personnages avaient été poussés vers la tragédie pour venir compléter le propos du film sur la fierté masculine bafouée. La transition d’un drame intime sur le passage à l’âge adulte vers un mélodrame teinté de crime s’avère par conséquent plus abrupte que bouleversante. Même les éléments magiques oscillent entre une excentricité inspirée et un moyen trop commode de réparer les émotions que le récit réaliste a brisées.
Pour autant, il ne faut pas confondre les irrégularités du film avec un manque de substance. Kantemir Balagov reste un réalisateur doté d’une assurance visuelle hors du commun, et sa compassion pour les personnes vivant dans un état de limbo culturel et économique est palpable. Surtout, Talha Akdogan apporte au film un ancrage émotionnel solide, oscillant entre timidité adolescente, loyauté et déception naissante sans jamais les mettre en avant. Le véritable passage à l’âge adulte de Temir ne se produit pas sur le ring de lutte ; il commence lorsqu’il comprend qu’aimer un parent ne signifie pas nécessairement hériter de sa conception de la force. Butterfly Jam est peut-être trop sinueux, trop insistant dans son symbolisme et trop précipité dans la résolution de sa tragédie, mais ses meilleurs moments possèdent une tendresse brute et surprenante. C’est certes un troisième long métrage imparfait, mais aussi l’œuvre d’un cinéaste prêt à risquer l’embarras pour poursuivre quelque chose d’émotionnellement vivant.
Butterfly jam
Réalisé par Kantemir Balagov
Écrit par Kantemir Balagov et Marina Stepnova
Produit par Alexander Rodnyansky et Pascal Caucheteux
Avec Talha Akdogan, Barry Keoghan, Riley Keough, Harry Melling et Jaliyah Richards
Direction de la photographie : Jomo Fray
Montage : Kantemir Balagov, Juliette Welfling et Mathilde Chazaud
Musique d'Evgueni Galperine et de Sacha Galperine
Sociétés de production : AR Content, Why Not Productions
Distributed by Le Pacte (France)
Dates de sortie : 7 octobre 2026 (France)
Durée : 97 minutes
Vu le 8 septembre 2026 au Centre international de Deauville