Qu'Allah bénisse la France
Réalisé par Abd Al Malik (2014)
| Durée | 96 minutes |
| Sortie | 10/12/2014 |
| Note | 6/10 |
Régis est chez lui dans la cité de Neuhof, près de Strasbourg. Quand il n’excelle pas dans les matières littéraires à l’école, il y traîne avec ses potes Samir et Mike, ainsi que son petit frère Pascal, en rêvant d’une carrière de rappeur. Alors que la bande se fait un peu d’argent en volant les touristes devant la cathédrale, Régis préfère rester à l’écart de tout ce qui touche à la drogue, que ce soit en tant que dealer ou consommateur. Rachid, le grand frère de Nawel pour laquelle le cœur de Régis bat depuis l’enfance, voit les choses différemment. Faute de rencontrer le succès musical espéré et face aux tensions grandissantes dans son quartier, Régis se convertit à l’islam et prend le nom d’Abd Al Malik.
La critique
Par Tootpadu 03/12/2014
Une cité de banlieue vue à travers le filtre froid et inhospitalier du noir et blanc, une jeunesse sans perspective ponctuée par les échauffourées avec la police et la pègre : tout porterait à croire que ce film s’inscrive dans la lignée directe de La Haine de Mathieu Kassovitz. Sauf que la devise de Abd Al Malik n’est pas ce fameux et sinistre « jusqu’ici tout va bien » avant l’explosion. A bien y regarder, il n’en a même pas une, ce qui fait aussi le charme de sa démarche autobiographique, qui évite tant que possible son propre encensement. Non, le parcours de Régis est semé d’embûches, de doutes et de fausses routes, jusqu’à une consécration gagnée au prix de nombreux errements. Ce qui en ressort néanmoins, c’est une façon positive de voir la vie en général, malgré les pertes et les peines qu’elle implique forcément, et la vie en France en particulier, une prise de position en faveur de l’intégration qui fait du bien par les temps tendancieux qui courent ! Car le personnage principal se définit avant tout comme Français, issu d’un milieu défavorisé et appartenant à une minorité religieuse, certes, mais attaché sans équivoque à la culture et à la langue de son pays d’origine.
Le cinéma et le rap n’ont pas toujours fait bon ménage. Tant mieux alors que Qu’Allah bénisse la France s’abstienne de trop verser dans le rythme saccadé des chansons qui ont fait la fortune et la réputation de son auteur. Le maniement de la parole s’y démarque au contraire par une finesse et une souplesse jamais plus évidentes que lors de l’emploi parcimonieux de la voix off. Puisqu’il est clair dès le début que le film adoptera le point de vue de Régis / Abd Al Malik, les interventions directes de la narration par le biais de ce dispositif encombrant se limitent au strict minimum. Nous suivons ainsi étroitement le cheminement spirituel et artistique du personnage principal, sans que cette évocation de la création d’une identité ne prenne les traits d’une hagiographie autosuffisante. Le protagoniste n’est pas un ange, exempt de toute faute ou faiblesse qui l’empêcherait de tracer sa route dans un contexte social, qui lui est a priori défavorable. Il est par contre suffisamment lucide pour se rendre compte à temps de ses erreurs et de redresser la barre, avant que la vague du désespoir et de la mort ne l’emporte.
En somme, ce premier film reflète parfaitement l’état d’esprit de son sujet, à mi-chemin entre l’indignation et la réconciliation, mais toujours animé par cette précieuse volonté de compréhension et d’assimilation qui est l’attribut des personnes intelligentes et réfléchies. Son propos a beau ne pas être très limpide à certains moments, il retranscrit avec une franchise sans fard l’alternance entre l’égarement et la reprise en main de son destin, qui devrait caractériser tout début de vie d’adulte. Pour Abd Al Malik, elle s’est soldée par la consécration et une position exemplaire au sein de la communauté artistique. Pour beaucoup d’autres, elle se termine à la morgue ou dans une misère permanente qui équivaut presque à une mort à petit feu. Que le réalisateur ne se croit pas au dessus de ces existences brisées, mais qu’il reconnaît au contraire dans son parcours personnel une mosaïque bancale, qui aurait aisément pu donner une image plus déplaisante, c’est en ce point crucial que réside toute la noblesse humble d’un film, qui cherche à fédérer plutôt que de choisir la facilité en exacerbant les différences, qui risquent tôt ou tard de faire imploser la France.
Vu le 2 décembre 2014, au Club Marbeuf