Lilting ou la délicatesse

Réalisé par Hong Khaou (2014)

Drame
Lilting ou la délicatesse
Durée 86 minutes
Sortie 15/10/2014
Note 7/10

Junn en veut à Kai, son seul fils, de l’avoir mise dans une maison de retraite dans la banlieue de Londres. Elle s’y sent seule, n’ayant assimilé ni la langue, ni la culture anglaises alors qu’elle a quitté son pays natal, le Cambodge, depuis longtemps. Quand Kai meurt subitement, le monde de la vieille dame s’écroule. Du réconfort lui provient de la part de Richard, le copain de Kai, qu’elle n’a jamais apprécié, même si elle n’était pas au courant de l’homosexualité de son fils. Richard engage une interprète qui permettra à Junn de mieux connaître Alan, un autre pensionnaire de la maison de retraite, qu’elle fréquente depuis un certain temps. Il envisage même de la ramener dans l’appartement qu’il partageait avec Kai.

La critique

Par Tootpadu 11/11/2014

Rajouter le mot « délicatesse » au titre français de ce film britannique peut paraître redondant. Dès la première séquence, il s’en dégage en effet une telle tendresse que la quête de cette fameuse délicatesse n’a même plus lieu d’être. Ce n’est pas la sensibilité des personnages qui est en jeu ici, mais leur capacité à vivre ensemble malgré leurs différences. A première vue, la visite du fils unique chez sa mère, mise à l’écart dans une maison de retraite plutôt accueillante, sur laquelle s’ouvre le premier film de Hong Khaou relève de l’obligation familiale. Elle laisse transparaître aussi un attachement profond, quoique très difficile à exprimer verbalement. Les choses se compliquent davantage, dès qu’il devient apparent que Kai n’est plus, que tous les signes d’affection à son égard que nous verrons par la suite de la part de son amant et de sa mère ne sont que des souvenirs doux-amers d’une vie commune désormais impossible. Or, Lilting ou la délicatesse ne se morfond nullement dans une posture de deuil stérile et solennelle. Il esquisse à sa façon, subtile et touchante, le pénible chemin de la reconstruction après la perte d’un proche.

Sur ce décès brutal, le scénario laisse volontairement planer le doute pendant longtemps. Ce ne sont pas les circonstances de la mort de Kai qui importent, mais la découverte progressive des personnes qu’il laisse derrière lui. Tandis que sa mère considère en quelque sorte ce chapitre de sa vie comme clos, essayant tant bien que mal de cultiver la chimère d’une relation avec son nouveau compagnon de fortune, celui qui aurait pu être son beau-fils dans un monde meilleur et plus tolérant s’accroche carrément à ce vestige épineux de son bonheur passé. La singularité de l’intrigue naît de la démarche de Richard, visiblement mal à l’aise avec Junn, qui tente pourtant de lui faciliter la vie. Cette assistance sous forme d’une interprète, qui fait de plus en plus partie intégrante de la relation entre les générations et les cultures, est censée consoler la vieille dame seule et abandonnée. En dehors de la concrétisation de l’amourette du couple du troisième âge, elle promet également de fournir une porte d’accès à l’approbation de cette femme en manque d’intégration. Car au fond, pratiquement tous les personnages recherchent une validation de leurs sentiments romantiques, serait-ce par l’intermédiaire de leur antagoniste le plus ferme.

L’immense dignité qui traverse le film du début jusqu’à la fin est heureusement contrecarrée par des éléments de surprise et des parenthèses comiques, qui ramènent cette histoire touchante à un réalisme sans fard. L’intrigue annexe du lent rapprochement entre Junn et Alan révèle ainsi les limites du vœu de proximité que Richard cultive en toute modestie. Tandis que la possibilité de communiquer librement grâce aux services de l’interprète délie d’abord les langues et les cœurs, elle devient par la suite plus problématique, une fois que les banalités d’introduction ont laissé la place à des questions plus pointues et personnelles. Cette hésitation avant de franchir le prochain niveau pour avancer dans une relation est de même présente au sein du couple homosexuel, où la discrétion de l’un cause le désespoir de l’autre. L’intrusion fracassante de la tragédie ne résout pas ce genre de dilemme. Elle autorise juste les survivants à faire face, à tenter une deuxième fois ce qui n’avait pas forcément marché la première.

La franche affirmation de la vie, aussi belle que fragile, ne préserve pas la narration d’une certaine tristesse. On cherchera cependant en vain ici de grandes effusions de larmes ou des confrontations mélodramatiques qui mèneront comme par miracle à une entente cordiale. Ce n’est pas non plus un film truffé de revendications gaies ou de clichés sur l’incompatibilité entre une éducation traditionnelle et une vie adulte hors du placard. L’exploit de Hong Khaou est infiniment plus universel et sincèrement attendrissant. Il consiste à admettre que toutes les bonnes volontés du monde n’auront pas la délicatesse suprême comme aboutissement. Ce qui ne veut pas non plus dire qu’il faut rester sur ses acquis et ses idées fixes, sans laisser à l’autre sa chance de manifester son opinion et son ressenti. De l’observation adroite de ce processus de découverte réciproque découle un film, qui résume souverainement à lui seul les qualités et les défauts, du côté de l’esprit et du cœur, de la finesse.

 

Vu le 25 septembre 2014, au Club Marbeuf, en VO

Revu le 11 novembre 2014, au MK2 Beaubourg, Salle 6, en VO

★★★★★★★☆☆☆ 7/10

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