A la recherche de Vivian Maier
Réalisé par John Maloof, Charlie Siskel (2014)
| Durée | 84 minutes |
| Sortie | 02/07/2014 |
| Note | 7/10 |
En 2007, le jeune chineur John Maloof acquiert une boîte avec des centaines de négatifs dans une vente aux enchères. Même si les clichés n’ont aucune utilité pour illustrer le livre historique qu’il est en train de préparer, ils lui paraissent assez exceptionnels pour en numériser quelques uns et les publier sur internet. C’est le point de départ improbable de la découverte de la vie et de l’œuvre de Vivian Maier, l’une des plus importantes photographes de rue américaines du siècle dernier. Elle avait travaillé comme nounou, sans jamais exposer ses photographies.
La critique
Par Tootpadu 23/09/2014
Plus que toute autre chose, la reconnaissance d’un artiste est une question de chance. Il ne suffit pas d’avoir du talent à revendre, encore faut-il être au bon endroit au bon moment afin de promouvoir efficacement son travail. Le cas de Vivian Maier est riche en enseignements à ce sujet. Alors que la beauté et la candeur de ses photos nous saisissent dès qu’on les voit, l’étape essentielle de la découverte à travers une exposition publique aurait failli ne jamais avoir lieu. Le génie créatif y était, certes, tout comme une manie de collectionneur impressionnante, d’abord chez Maier elle-même et puis chez son pygmalion tardif John Maloof, qui a permis de sauvegarder des dizaines de milliers d’images. Mais il manquait jusqu’à présent le dernier pas entièrement décisif de la vulgarisation pour que ces instantanés magnifiques puissent entrer en contact avec l’œil admiratif du public. Cependant, A la recherche de Vivian Maier va plus loin que le simple rétablissement de la justice artistique dont la photographe aurait dû jouir de son vivant. Il tente de dresser le portrait de celle qui avait un don inouï pour voler celui de ses innombrables sujets anonymes à travers le monde, auxquels elle conférait une noblesse humaine inaccessible pour elle-même.
Les indices ne manquent pas dans les nombreux cartons abandonnés dans lesquels se résume la vie matérielle de l’artiste. La démesure de ces traces d’une existence modeste aurait sans doute de quoi faire jubiler l’historien. Elles n’éclairent pourtant que partiellement la raison de vivre et de créer si abondamment de Vivian Maier. En dépit des recherches appliquées de Maloof, dignes d’un détective privé, il reste une importante zone d’ombre dans ce parcours méconnu. Cette dernière ne se laisse même pas expliquer par le chaînon manquant d’une volonté manifeste de montrer les fruits d’une passion dévorante. Elle garde plutôt une aura mystérieuse, comme cette femme excentrique qui se dérobe à toute tentative de compréhension définitive. Or, la narration se distingue justement par sa volonté à préserver les contradictions et la part tragique d’une vie, qui se serait déroulée d’une façon entièrement différente, si Maier avait tenu à devenir une star de la scène artistique.
Puisque ce n’était manifestement pas le cas, la voie est libre à toutes sortes d’hypothèses. Là encore, la mise en scène de John Maloof et Charlie Siskel procède à une juxtaposition adroite entre la grandeur de l’art et la banalité d’une vie de domestique. Les anecdotes des familles chez lesquelles Vivian Maier avait travaillé s’entremêlent dans un kaléidoscope fascinant avec des images d’archives tournées souvent par la photographe en personne. La mise en abîme devient carrément prodigieuse lorsque le souvenir des troubles psychiques de la nounou extravagante remonte à la surface, comme pour mieux indiquer qu’il ne s’agit point d’une hagiographie à la seule gloire d’une artiste d’exception, peu importe ses failles humaines. La recherche franchit enfin le cap vers une complexité jouissive et hautement lucide, lorsqu’elle donne la parole à ceux et à celles qui désapprouvent la démarche indiscrète de ce documentaire, qui n’aurait pas forcément fait plaisir à son sujet, une femme très réservée et à l’identité évasive.
La réhabilitation complète de l’œuvre de Vivian Maier reste peut-être à faire. L’exploit de ce film remarquable dépasse pourtant le cadre classique de la chasse au trésor artistique. Il consiste à étudier minutieusement la symbiose énigmatique entre la face cachée et l’apparence publique d’une femme, dont les démons privés – tels ces fléaux communs de notre époque comme la solitude et le traumatisme supposé d’un abus – s’exprimaient magistralement dans ses photographies. Le tout en tirant la leçon essentielle de son travail : savoir garder une distance juste, sans forcer le trait, ni faire abstraction de la cruauté absurde de notre vie à tous.
Vu le 23 septembre 2014, au MK2 Grand Palais, en VO