Shirley Visions of reality

Réalisé par Gustav Deutsch (2014)

Drame
Shirley Visions of reality
Durée 93 minutes
Sortie 17/09/2014
Note 6/10

Des années 1930 aux années ’60, entre New York, Cape Cod et Albany, le parcours de l’actrice Shirley est évoqué à partir de treize tableaux du peintre Edward Hopper qui prennent vie.

Les critiques

Par Noodles 06/09/2014

Ce n'est pas la première fois qu'Edward Hopper se trouve lié au Septième Art. En effet, l'influence qu'ont pu avoir ses toiles sur des réalisateurs phares du cinéma de la modernité comme Jim Jarmusch et plus encore Wim Wenders est clairement perceptible. Par exemple, dans un film comme Alice dans les villes (1974), on retrouve une multitude de thèmes et motifs récurrents de l'œuvre du peintre américain, que ce soit cette représentation d'une classe moyenne emplie de nostalgie, ou bien ces nombreux plans d'un personnage regardant par la fenêtre de sa chambre d'hôtel.

Le nouveau long-métrage du réalisateur Gustave Deutsch n'est pas seulement nourri de la peinture de Hopper, puisque Shirley Visions of reality est un film entièrement construit autour d'elle. En ce sens, le personnage féminin qui nous balade à travers treize toiles pourrait presque apparaître comme secondaire, les tableaux devenant alors les véritables protagonistes. Magnifiés par l'exceptionnel travail plastique effectué par Deutsch et son équipe technique, ils s'animent afin de devenir le théâtre d'un récit profondément mélancolique et réaliste narré en voix-off par une comédienne esseulée.

Le rythme lent des longues séquences qui composent Shirley Visions of reality permet au spectateur de se plonger entièrement dans ces peintures et lui laisse le temps de s'y perdre, afin d'apprécier au mieux leurs indéniables qualités picturales. Quant à la structure narrative, elle est caractérisée par des ellipses temporelles importantes et par un découpage en plusieurs épisodes distincts (un par tableau) ancrés dans un contexte social précis grâce à des passages radiophoniques. A aucun moment ce schéma ne sera chamboulé, ce qui a pour conséquence de procurer au film un rythme malheureusement trop monotone.

De manière plus générale, c'est bien le manque d'audace qui nous gêne dans ce projet pourtant louable et cohérent. Si l'extrême fidélité aux tableaux présentés à l'avantage de nous faire percevoir leur époustouflante beauté, le réalisateur est finalement limité par la radicalité de sa démarche. Hopper étant le peintre du hors-champ par excellence, il aurait sans doute été intéressant d'inventer des contre-champs, de créer des espaces, et de faire communiquer les tableaux entre eux. Des limites techniques apparaissent également, comme cette impossibilité de déplacer la caméra compensée par des changements d'échelles de plan.

Avec Shirley Visions of reality, le cinéaste réalise un hommage stupéfiant à Edward Hopper, dévoilant tout le potentiel narratif que peuvent avoir ses œuvres. Il peine cependant à en dire plus que ce que nous racontent déjà les toiles, et son défi esthétique n'est relevé qu'au détriment du scénario. En privilégiant autant la peinture, Gustave Deutsch en oublie sans doute un peu trop le cinéma.

 

Vu le 4 septembre 2014, au MK2 Grand Palais, en VO.

 

★★★★★★☆☆☆☆ 6/10

Par Tootpadu 04/09/2014

Alors que le cinéma fait constamment appel aux autres arts, comme la musique et la littérature, pour enrichir son propre contenu, une confrontation plus directe avec une forme d’expression culturelle différente se solde souvent par un échec. Les caractéristiques intrinsèques du cinéma s’accordent en fait mal avec des dispositifs basés sur d’autres modes de réception et de perception. Le projet de l’artiste autrichien Gustav Deutsch d’animer en quelque sorte une douzaine de tableaux de Edward Hopper – peut-être séduisant sur le papier et dans le cadre d’un raisonnement théorique – peine ainsi sérieusement à servir ou la peinture, ou le cinéma. Le pari de l’artifice, fidèle à l’univers esthétique du peintre, n’aboutit qu’à une forme creuse et déshumanisée de la réalité. Ces « visions » se démarquent autant par leur immobilisme lénifiant que par une approche introspective des choses, qui n’autorise aucune intrusion impulsive de la vie.

Shirley Visions of reality, ce sont treize longues séquences au découpage fort semblable. Elles commencent toutes avec une indication sur fond noir du jour et de l’année, presque toujours accompagnée d’extraits du journal radiophonique, qui situe l’époque en termes d’Histoire et de progrès social. Puis, les décors aux couleurs intenses sont investis par des personnages aux gestes hésitants, qui prennent tôt ou tard la pose connue des tableaux relativement célèbres de Hopper. Ces instants fragiles, où l’image peinte et celle du cinéma se superposent, ne sont pas explicitement indiqués, comme pour mieux plonger le spectateur dans une expérience sensorielle, au fil de laquelle les repères demeurent approximatifs. Ce style assez radical se distingue hélas par sa sécheresse formelle, accentuée encore par l’absence d’échanges entre Shirley et les autres personnages. Tout son discours passe en effet par la voix off, un choix de dispositif préjudiciable qui pourrait éventuellement fonctionner ici, si l’on considérait le récit, à l’exception de l’image cadre dans le train, comme un retour en arrière mental.

Alors que l’idée de départ de ce film mi-étrange, mi-ennuyeux aurait pu nous séduire, sa mise en pratique fait trop abstraction du potentiel mélodramatique et de la plénitude des couleurs de l’œuvre de Edward Hopper. Au lieu de nous retrouver dans l’univers stylisé de Douglas Sirk, nous y sommes confrontés à une reproduction trop sobre et trop éthérée de l’Amérique du milieu du siècle dernier. Cette froideur dans l’âme, insensible à la beauté du cadre urbain ou campagnard des Etats-Unis, a par conséquent plus tendance à nous assommer qu’à nous convaincre de la pertinence de ce mariage forcé entre l’art plastique et l’art audio-visuel.

 

Vu le 4 septembre 2014, au MK2 Grand Palais, en VO

★★★★★☆☆☆☆☆ 5/10

Retour à la liste des Critiques