Institutrice (L')

Réalisé par Nadav Lapid (2014)

Drame
Institutrice (L')
Durée 120 minutes
Sortie 10/09/2014
Note 7/10

A côté de son travail d’institutrice, Nira prend des cours de poésie. Elle est par conséquent sensible au court poème que son élève Yoav dicte un jour à sa nounou Miri à la sortie de l’école maternelle. Nira est frappée par la profondeur et la beauté du texte du garçon d’à peine cinq ans. Elle interroge Miri et apprend alors que l’inspiration poétique prend Yoav à intervalles réguliers. Dès lors, l’institutrice prête une attention particulière à son élève surdoué, quitte à négliger sa propre famille et à dépasser les limites de son rôle pédagogique.

Les critiques

Par Noodles 10/08/2014

Après Le Policier, son premier long-métrage sorti en 2011 et ayant remporté le Grand Prix du jury au festival del film Locarno, le réalisateur israélien Nadav Lapid revient avec un second film : L'Institutrice. Ici c'est la poésie, un sujet finalement assez peu abordé par le septième art, qui est au centre de cette œuvre étonnamment lucide que le cinéaste lui-même qualifie de film de résistance. Résistance au monde tel qu'il est aujourd'hui, c'est-à-dire matérialiste, violent et vulgaire. C'est pourquoi Lapid s'attache à nous présenter des personnages représentatifs de notre époque, comme l'ambitieux et agressif père du jeune Yoav ou bien la narcissique nounou. De plus, il n'hésite pas à dénoncer le pouvoir aliénant et abrutissant de la télévision dès le premier plan de L'Institutrice, à pointer du doigt la domination économique qui sévit dans notre société et à critiquer l'armée de son pays.

Finalement, le combat que mène le réalisateur à travers son film est le même que celui que mène Nira, cette institutrice aspirant à un idéal façonné par la poésie et loin de toute la laideur du monde. Cependant, à la différence de son personnage principal, Nadav Lapid est parfaitement conscient qu'un tel idéal ne peut exister et que la lutte contre ce qu'il appelle « l'air du temps » est malheureusement vaine. Ainsi, le refus d'une vision idéaliste qui caractérise son film laisse progressivement place à un regard clairement pessimiste bien que toujours juste. Loin de vouloir dresser un tableau dichotomique opposant la néfaste société capitaliste au havre de paix d'un monde plus spirituel et moins matérialiste, l'univers de la poésie est lui aussi critiqué par le cinéaste qui le présente comme étant contaminé par la jalousie et les rivalités.

Cette complexité du regard adressé à notre société trouve un écho en la complexité des personnages, celui de Nira en premier lieu. Lorsque son innocent intérêt pour le petit prodige de la poésie se transforme en une fascination malsaine, cela s'effectue avec beaucoup de tact. Alors que le film aurait facilement pu choisir de faire passer l'institutrice pour une psychopathe, on appréciera le fait qu'à aucun moment il n'émette de jugement moral sur son comportement. Si L'Institutrice ne donne pas tort à sa protagoniste, il ne lui donne pas non plus raison et c'est bien cette complexe ambiguité qui rend ce long-métrage si brillant.

Remarquons également que cette réflexion est accompagnée de remarquables choix de mise en scène, avec ces nombreux plans-séquences, ces très gros plans et ces jeux sur la profondeur de champ. Nadav Lapid a même su faire preuve d'une certaine audace cinématographique avec cette caméra parfois subjective, avec laquelle les personnages interagissent parfois en la heurtant ou en la fixant. A ce titre, on retient particulièrement ce dernier regard-caméra de Yoav lors de l'ultime plan du film, exprimant le caractère troublant de la situation et de cette œuvre profondément intelligente.

 

Vu le 31 juillet 2014, au Nouvel Odéon, en VO.

 

★★★★★★★☆☆☆ 7/10

Par Tootpadu 31/07/2014

Quelle place reste-t-il pour la poésie dans un monde qui a l’air de s’engouffrer en ce moment dans une terrible spirale de violence et de barbarie ? En toute logique chronologique, la guerre qui fait rage ces temps-ci au Proche Orient ne se reflète pas encore dans ce film israélien. Et pourtant, il tient compte d’un combat pas moins important : celui en faveur de la préservation de la pureté artistique, malgré et contre tout. Sauf que le deuxième film de Nadav Lapid est assez lucide pour comprendre très tôt que la beauté absolue n’existe pas plus que la laideur et l’inculture exclusives. Le personnage principal de L’Institutrice a beau poursuivre un but noble, il se heurte sans tarder aux imperfections sociales et émotionnelles propres à la nature humaine, y compris la sienne. Heureusement, cette histoire d’une obsession de plus en plus malsaine fait preuve d’une grande subtilité morale, puisque la narration n’ose à aucun moment juger le comportement progressivement névrosé de Nira.

Ce qui ne veut nullement dire que c’est une forme de folie, née de la fixation sur un seul enfant, qui guide les moindres gestes de cette éducatrice sournoisement fanatique. Pas plus d’ailleurs que la poésie dans sa manifestation la plus abstraite et éthérée. En effet, les quelques poèmes qui ponctuent le récit sont juste assez explicites pour permettre au spectateur de faire la différence entre le génie inné du gamin et les tentatives laborieuses de Nira et des autres pour atteindre le même niveau d’excellence. Car c’est aussi parce qu’elle sait pertinemment qu’elle n’arrivera jamais au degré d’inspiration sublime de son élève que l’institutrice le poursuit avec un tel acharnement. Son projet de mécénat indirect prend cependant des traits préoccupants, dès qu’elle commet le même délit d’imposture qu’elle se complaît à dénoncer plusieurs fois chez sa première alliée passagère. Plus pragmatique que Nira, la nounou utilise Yoav soit comme porte-bonheur, soit comme source d’inspiration pour ses castings. Elle prépare ainsi le terrain à l’attitude encore plus égoïste du père, qui considère le luxe et le pouvoir comme seules finalités valables de l’existence.

En refusant de faire du personnage principal une sainte ou une folle, la mise en scène s’engage sur un chemin jonché d’ambiguïtés. Elle en ressort assez brillamment avec un portrait de femme saisissant, qui – grâce à ses nombreuses zones d’ombre – fait en quelque sorte figure d’antithèse à l’entêtement maladroit de Nira. S’y reflète en grande partie toute l’imprévisibilité de la psychologie humaine, sans que le ton ne devienne jamais lourd ou moralisateur. Au contraire, dans l’obstination du professeur pour son élève précoce, on retrouve beaucoup du duel entre le tâcheron Salieri et le virtuose Mozart dans Amadeus de Milos Forman. Le cadre n’est bien sûr pas du tout le même. Le constat des deux films est toutefois similaire en ce qu’ils se résolvent tous les deux à admettre le caractère inatteignable du génie pour ceux et celles qui ont le don maudit de savoir le découvrir.

Nira ne tirera donc aucun salut de sa quête en apparence idéaliste, si ce n’est la certitude transmise en toute finesse qu’aucune valeur absolue, qu’elle soit de l’ordre culturel ou matériel, ne saura primer sur l’autre dans notre civilisation, qui s’efforce de contenter tout le monde. Rares sont les films qui osent s’attaquer à des sujets aussi complexes, tout en les exprimant dans des termes cinématographiques loin de toute prétention, les deux ou trois effets de caméra subjective mis à part !

 

Vu le 31 juillet 2014, au Racine Odéon, en VO

★★★★★★☆☆☆☆ 6/10

Retour à la liste des Critiques