Jersey boys
Réalisé par Clint Eastwood (2014)
| Durée | 134 minutes |
| Sortie | 18/06/2014 |
| Note | 6/10 |
En 1951 au New Jersey, pour les enfants d’immigrés italiens, il n’y avait que trois moyens pour s’en sortir : devenir soldat, gangster ou célèbre comme Frank Sinatra. Le jeune Tommy DeVito mise sur les deux derniers, en travaillant comme chauffeur pour le caïd Gyp et en créant un groupe qui allait devenir les Four Seasons. Le chemin vers la consécration est pourtant long pour Tommy et Frankie Valli, son chanteur à la voix d’ange. Bien qu’ils se soient associés au compositeur prometteur Bob Gaudio, ils peinent à percer dans le monde concurrentiel de la variété américaine.
La critique
Par Tootpadu 18/06/2014
Alors que la plupart de ses contemporains sont soit morts, soit à la retraite, l’infatigable Clint Eastwood jouit désormais du luxe de pouvoir prendre son temps. Il le fait doublement avec son nouveau film, qui arrive après un petit relâchement dans son rythme effréné de réalisations et qui brouille dangereusement les pistes avant de gagner en assurance narrative. Car pendant sa première partie, Jersey boys ressemble presque ennuyeusement aux dizaines d’autres contes de la célébrité que nous avons vus avant lui. Pire encore, entre quelques accents quasiment folkloriques qu’on aurait plutôt tendance à trouver chez Martin Scorsese et le dispositif hautement artificiel des personnages qui prennent la fonction de narrateur en s’adressant directement au spectateur, ce film s’apparente presque à une variation peu gracieuse de thèmes, qui manquent particulièrement de fraîcheur. En somme, si tout le récit était aussi mollement conforme aux conventions du drame musical, nous ne lui aurions trouvé guère d’attrait.
Et puis, soudainement, la mécanique si impersonnelle de l’histoire s’enraie. Le groupe vedette est arrivé à l’apogée de sa gloire, le point crucial à partir duquel la seule direction possible est la descente aux enfers de la drogue et des désillusions. Cette pente déprimante, nous y avons accompagné suffisamment de héros déchus dans notre vie de cinéphile pour ne pas non plus nous attendre à des miracles. Or, au lieu d’emprunter la voie de la tragédie grandiloquente, un registre de toute façon peu adapté à la sobriété des films de Clint Eastwood, le scénario opte pour la forme bien plus élégante du mélodrame. A peu de choses près, on se croirait désormais chez Douglas Sirk, où même les revers les plus tristes du destin préservent une certaine noblesse. Ainsi, le déclin du groupe, qui finira bien entendu par une renaissance digne de Phénix, donne lieu à une présentation plus dramatique et humaine des personnages, qui n’étaient auparavant que des stéréotypes peu engageants.
Au fil de cette deuxième partie sensiblement plus réussie du film, le réalisateur excelle alors dans son emploi de conteur classique. Nous avons certes toujours droit au rapport abusivement direct avec les narrateurs successifs, qui nous donnent à tour de rôle leur vision des faits, et le flash mob final est davantage une concession à la mode contemporaine qu’une conclusion à la hauteur de la reconstitution historique sans faille qui lui a précédé. Mais ces réserves mineures mises à part, le récit brille dès lors par son ton mélodramatique sans excès. En effet, il n’y a rien de plus hasardeux que de trouver le dosage juste entre un réalisme accablant et la sublimation de ce dernier, à travers une beauté formelle savamment appliquée. Les passages obligés de la déchéance, c’est-à-dire l’éclatement du groupe, la mort et les engagements laborieux, sont évoqués ici avec une élégance vigoureuse, à laquelle nous ne nous attendions plus de la part d’un réalisateur, en perte de vitesse depuis quelques films déjà.
Il est peu probable que ceci soit le film testament de Clint Eastwood. En tout cas, il n’y aurait rien de déshonorant à quitter la scène avec un film si joliment académique, dont la nostalgie débordante est parfaitement maîtrisée par l’attitude pince-sans-rire du réalisateur, qui nous avait amèrement manqué dans ses deux ou trois films précédents.
Vu le 17 juin 2014, à la Salle Warner, en VO