Classe ouvrière va au paradis (La)

Réalisé par Elio Petri (1972)

Drame social
Classe ouvrière va au paradis (La)
Durée 115 minutes
Sortie 31/05/1972
Note 6/10

Lulu Massa est l’un des ouvriers exemplaires de l’usine, où il travaille depuis des années à fabriquer des pièces à une cadence infernale. Quand les patrons veulent augmenter le rendement de l’usine, en obligeant les ouvriers à atteindre un rythme de travail aussi performant que celui de Lulu, la grogne de ses collègues laisse ce dernier indifférent. Mais lorsqu’il tombe lui-même victime d’un accident de travail, il commence à apprécier la mobilisation collective, soutenue par des syndicats plus ou moins radicaux, pour exiger de meilleures conditions de travail.

La critique

Par Tootpadu 14/05/2014

La classe ouvrière telle qu’elle est décrite dans ce film italien d’il y a quarante ans n’existe plus, en tout cas en Europe. Le secteur tertiaire a depuis pris la relève de l’emploi de masse, dans des occupations qui sont heureusement moins éreintantes que le travail à la chaîne. Ce qui est par contre plus que jamais d’une actualité brûlante et ce qui prouve la valeur universelle de l’œuvre du fin observateur social qu’a été le réalisateur Elio Petri, c’est la structure hiérarchique du monde du travail et son immobilisme désespérant. Le protagoniste de La Classe ouvrière va au paradis n’a rien d’un révolutionnaire né. Il s’agit au contraire d’un élément précieux au sein d’une équipe dont les autres membres ne sont guère aussi dociles et bosseurs que ce bon bougre. Ce n’est qu’une fois que cette machine humaine, sans volonté ni ambition, se trouve du côté des déshérités et des méprisés par le patronat, qu’elle prendra temporairement conscience de sa condition dépourvue de la moindre joie de vivre.

Il faudra attendre longtemps avant que cette histoire passablement sarcastique ne trouve une quelconque noblesse dans le style de vie abrutissant de Lulu. Alors qu’il envisage dès le réveil son existence comme une usine à merde et qu’il ne trouve la motivation pour manier jour après jour sa machine qu’à condition d’y canaliser ses fantasmes sexuels frustrés, ce quotidien misérable, plombé de surcroît par une situation personnelle compliquée, ne le pousse point à réagir. Il joue volontairement le jeu de ses superviseurs, non pas par conviction, mais pour gagner quelques piètres lires en plus, qui lui serviront dans le meilleur des cas à respecter un peu plus régulièrement le paiement de ses pensions alimentaires. A bien y regarder, ce personnage est un conformiste par excellence, qui ne fait point de vague, mais qui sait s’adapter sans broncher au durcissement progressif de ses conditions de travail. Jusqu’au jour où, énervé par les railleries de ses collègues au caractère moins effacé que le sien, il est expulsé avec violence du train-train de sa vie courue d’avance. Physiquement parlant, ce n’est certes qu’un doigt qu’il perd à cause d’un bref instant d’inattention. Mais cet accident déclenchera en même temps une drôle de prise de conscience, qui a failli laisser Lulu courir au désastre, au lieu de donner un sens à sa vie.

En effet, dans un film américain, pareille mutilation par la faute d’un système sans état d’âme aurait abouti à un combat valeureux en ligne droite vers la condamnation la plus ferme et idéaliste des inégalités sociales. Rien de tel ici, puisque la voie qu’emprunte le scénario est celle de la folie. Plutôt que de se transformer en meneur charismatique de la lutte syndicale, le personnage principal en devient une drôle de mascotte, voire un poids à mettre dans la balance au moment des négociations, dont le sort individuel importe finalement très peu dans le mécanisme global du bras de fer entre les ouvriers et les patrons. La narration reflète assez étrangement cette perte de soutien effective, surtout à travers des séquences plus introspectives qui relativisent la force brute du récit. Il y a d’abord ces visites à l’asile des fous, où Lulu est confronté à un ancien collègue dont l’égarement psychologique le fait sérieusement douter de sa propre santé mentale. Et puis, cette parenthèse sexuelle nullement érotique, où le héros délivre une collègue de sa virginité dans un décor aussi peu chaleureux que l’intérieur d’une voiture garée dans le hangar d’une usine désaffectée en plein hiver.

Nous interprétons ces petits épisodes annexes non pas comme une digression inutile, mais davantage en tant que confirmation de la nature ridicule et misérable de cet homme, à qui tout paraît arriver par accident. Ainsi, sa passivité est symptomatique d’une façon intemporelle de l’état des choses dans un monde professionnel, où la sécurité de l’emploi prévaut depuis toujours sur la prise de risque et l’affirmation de soi. En cela, ce film gardera hélas encore pour longtemps sa pertinence, peu importe les circonstances dans lesquelles est effectué le travail qui constitue la base de notre modèle économique.

 

Vu le 14 mai 2014, au Grand Action, Salle Henri Ginet, en VO

★★★★★★☆☆☆☆ 6/10

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