Bruits de Recife (Les)

Réalisé par Kleber Mendonça Filho (2014)

Drame
Bruits de Recife (Les)
Durée 131 minutes
Sortie 26/02/2014
Note 6/10

Dans un quartier de classe moyenne de la zone sud de Recife, l’insécurité est palpable. La mère de famille Bia n’y trouve plus le sommeil à cause du chien de ses voisins qui n’arrête pas d’aboyer. Cette nuisance sonore la pousse même à une consommation accrue de cannabis. Une nuit, la voiture de Sofia, la nouvelle copine de João, un agent immobilier, a été vandalisée. João soupçonne immédiatement son cousin Dinho, déjà mêlé dans le passé à pareils méfaits. L’arrivée d’une société de surveillance privée, dirigée par l’entreprenant Clodoaldo, doit restaurer le calme dans le quartier. Auparavant, elle devra demander la permission de Francisco, le grand-père de João et propriétaire de la moitié des immeubles.

La critique

Par Tootpadu 05/04/2014

Où va donc le Brésil ? Malgré des coups de projecteur ponctuels comme le festival qui se déroule en ce début du mois d’avril, nous avons quelque peu perdu de vue le cinéma et, par conséquent, la vie brésiliens. L’évolution économique ne s’y est pas arrêtée pour autant. Car à l’ombre d’autres pays soi-disant émergents comme la Chine, un nouveau géant international du XXIème siècle se profile à l’horizon. Le progrès et l’enrichissement y vont si vite qu’une perte des repères sociaux et moraux est pratiquement inévitable. Ce premier film d’une densité narrative impressionnante tient compte de l’écartèlement entre le passé et l’avenir, par le biais d’un microcosme qui englobe toutes les préoccupations, ou presque, de la société brésilienne.

Le décor choisi pour Les Bruits de Recife est un quartier à première vue tranquille. Il porte les signes indubitables de la transformation galopante que subit la topographie urbaine des villes modernes. Les personnages y cohabitent en quelque sorte en autarcie, sans que les représentants de l’état ou les rejetons pauvres des favelas ne viennent les inquiéter. Cette vie en communauté se suffit à elle-même, même si sa nature passablement consanguine provoque quelques coups de jalousie, voire des rancœurs familiales impossibles à désamorcer. La pyramide sociale y est solidement construite, avec le grand-père Francisco dans le rôle du parrain bienveillant mais détaché des affaires courantes et ses descendants en tant que maîtres d’une légion de domestiques dociles. La délinquance y est anecdotique, puisque le vol du lecteur de CD de la voiture de Sofia ne peut être attribué, sans l’ombre d’un doute, qu’à un seul et unique suspect récidiviste. Cette infraction aux règles relève de surcroît de l’oisiveté, propre aux criminels récréatifs qui n’ont nullement besoin de faire du tort aux autres pour assurer leur propre survie.

Et puis, l’installation d’un service de surveillance pourrait changer la donne de fond en comble. Sauf que la narration de Kleber Mendonça Filho est beaucoup trop subtile pour détruire les certitudes d’antan avec fracas. Elle procède davantage à un travail de sape sournois, au fil duquel le cauchemar collectif de l’insécurité et de la violence aveugle pourrait bien devenir réalité. Le rythme du récit n’y va ainsi guère crescendo, comme cela est généralement le cas dans des histoires chorales qui culminent dans une finale excessive. Son découpage en trois parties – les chiens de garde / garde de nuit / gardes du corps – contribue au contraire à maintenir le ton du film à un niveau soutenu. Ce dernier jongle admirablement entre la banalité mi-tragique, mi-comique du quotidien des habitants et les implications plus vastes de leur interaction, en tant que symbole de la société brésilienne dans son ensemble.

Les signes matériels ne manquent pas pour indiquer à quel point la vitesse enivrante de l’amélioration du confort de vie dépasse la capacité d’adaptation de l’homme à des changements si profonds. La conséquence infiniment plus inquiétante de cette course au rattrapage de tous les vices du capitalisme occidental se situe cependant du côté d’une perte irrévocable de la mémoire et de l’identité nationale. Celle-ci peut prendre une forme ironique, lorsque la génération des enfants s’évertue à citer un échange entier de répliques issues de High School Musical. Or, elle devient tout de suite plus préoccupante, lorsqu’elle se manifeste avec un éclat menaçant au moment de la conclusion, elle aussi marquée par une bravoure formelle, qui n’a aucunement besoin d’insister pour relever les nombreux dysfonctionnements de la société brésilienne actuelle.

 

Vu le 5 avril 2014, au Louxor, Salle 1, en VO

★★★★★★☆☆☆☆ 6/10

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