Parce que j'étais peintre

Réalisé par Christophe Cognet (2014)

Documentaire
Parce que j'étais peintre
Durée 105 minutes
Sortie 05/03/2014
Note 6/10

Pendant que la mort rôdait dans les camps de concentration des nazis, des peintres ont immortalisé clandestinement cette industrie de l’anéantissement de la dignité humaine. De ces tableaux, il en reste quelques milliers, disséminés dans des collections privées ou dans les musées et autres temples de la mémoire. A travers le regard subjectif du peintre, ils donnent un aperçu de cette machine de la mort. Celle-ci s’est arrêtée depuis longtemps, mais les ruines sur place, les desseins sauvegardés, ainsi que les souvenirs des rares survivants à ce jour fournissent une matière de réflexion complémentaire sur le régime de la terreur.

Les critiques

Par Noodles 14/03/2014

« Je n’ose pas le dire, mais pour un peintre, c’était d’une beauté incroyable. C’était une nécessité absolue de reproduire, de représenter ça, de garder ça pour la suite » expliquait Zoran Music, peintre déporté au camp de Dachau pendant la seconde guerre mondiale. Difficile d’imaginer que l’on puisse tenir de tels propos en parlant de la Shoah, de penser qu’il est possible de percevoir une quelconque forme de beauté dans un évènement aussi épouvantable. C’est pourtant l’une des questions que se pose Parce que j’étais peintre L’art rescapé des camps nazis, le nouveau film documentaire de Christophe Cognet. Ce cinéaste n’en est pas à son premier travail de mémoire, puisque certains de ses précédents films abordent le thème des artistes déportés par les nazis. C’est notamment le cas de son long-métrage L’Atelier de Boris, mais également de Quand nos yeux sont fermés, un documentaire destiné à la télévision.

Ce travail de la mémoire, ce sont bien les peintres détenus dans les camps de concentration et d’extermination qui l’ont effectué en premier, en bravant l’interdiction de dessiner qui sévissait dans ces lieux d’horreur. La plupart des dessins présentés dans le documentaire sont empreints d’une force réaliste, si bien qu’ils sont semblables à des photographies immortalisant un drame sans précédent dans l’Histoire. D’ailleurs, certains des artistes étaient déjà conscients de l’importance qu’auraient leurs œuvres une fois la guerre terminée : elles constituent des témoignages poignants, et nombre d’entre elles ont même servis dans des procès. D’autres peintres réalisaient des portraits de déportés afin de s’échapper un peu de l’enfer dans lequel ils se trouvaient, et le spectateur est alors confronté à une accumulation de visages marqués par le désespoir, qui en dit surement tout autant que n’importe quel témoignage d’un survivant des camps.

C’est ici que la volonté de Christophe Cognet de laisser une si large place aux dessins prend tout son sens, et doit être saluée. Même si le réalisateur apparait à l’écran et questionne les artistes sur leur travail, il n’est jamais trop présent et laisse les images parler d’elles-mêmes. Le documentaire est empli d’une certaine pudeur et d’humilité. Peut-être certains spectateurs le trouveront justement trop sobre, étant donné que les plans de dessins ne sont jamais accompagnés de musique ou de textes lyriques. De plus, on aurait souhaité que le montage suive une certaine ligne directrice, ce qui n’est pas le cas ici : aucune véritable logique ne nous fait passer de telle œuvre ou de tel artiste à un autre.

En tout cas, le cinéaste nous livre ici un travail maîtrisé, ce qui est surement en partie dû au fait qu’il ait déjà traité le sujet dans ses précédents films. L’idée de mêler un travail de mémoire à la question de savoir si oui ou non il est possible de trouver une certaine forme de beauté dans de tels évènements est audacieuse, d’autant plus que les réponses apportées par les peintres sont bien différentes. Alors que certains pensent qu’il est totalement impossible de parler d’une quelconque esthétique quand il s’agit de la Shoah, d’autres expliquent au contraire qu’il est tout de même possible de réaliser une œuvre belle visuellement. En sortant le triste épisode de la Shoah de sa dimension purement historique et en tentant de l’aborder à travers le prisme de l’art, ce documentaire nous offre finalement une approche originale et poignante de ce sujet.

Vu le 18 février 2014, à la Salle Pathé Lincoln, en VO

★★★★★★☆☆☆☆ 6/10

Par Tootpadu 19/02/2014

Alors que tout a déjà été dit et montré sur la Shoah et son horreur incommensurable, comment peut-on encore trouver aujourd’hui une approche tant soit peu originale pour préserver la mémoire ? L’idée de départ du réalisateur Christophe Cognet, de superposer en quelque sorte les dessins d’alors aux lieux désormais dédiés au souvenir et au recueillement, n’est pas sans mérite, aussi parce qu’elle ose poser la question de la beauté esthétique dans un contexte qui ne s’y prête nullement. A partir de ces trois pistes de réflexion, c’est-à-dire la représentation picturale au passé en tant que témoignage direct, l’enregistrement filmique au présent comme une mise à distance dans le temps et un rapprochement dans l’espace et le lien étrange que ces deux formes de documents entretiennent, ce documentaire réussit à proposer un regard différent sur un sujet essentiel, mais presque rébarbatif à force d’avoir été abordé sous pratiquement tous les aspects.

Les dizaines de croquis qui rythment Parce que j’étais peintre sont autant de photographies peintes d’événements atroces qui seraient sinon définitivement perdus pour la postérité. L’extermination de millions de juifs par la main de leurs tortionnaires allemands a bien sûr eu lieu. La parcimonie avec laquelle cette tragédie néfaste a été documentée en temps réel, en dehors de statistiques froides et cruelles, laisse pourtant un vide de preuves et de supports à partir desquels la conscience collective devait construire une nouvelle iconographie, propre à cette période extrêmement sombre. Les portraits des internés condamnés à une mort certaine, les esquisses de la routine morbide du ramassage des cadavres et même ces rares motifs qui ne se réfèrent pas au quotidien atroce des camps de Auschwitz ou Birkenau, mais qui montrent une normalité insouciante sous forme d’échappatoire artistique : ils évoquent tous une réalité trop barbare pour être appréhendée par notre esprit, façonné au fil d’une longue période de paix.

Le dilemme de la suggestion, qui peut être une bénédiction lorsque elle est employée pour convoquer des images mentales plus saisissantes que n’importe quelle photo prise sur le vif, se trouve ainsi au centre d’un film qui risque parfois de trop alourdir son propos. L’esprit comme refuge ultime contre la mort est une figure récurrente au sein du récit, qui désigne la peinture comme vecteur quasiment instinctif contre l’oubli et contre la disparition sans laisser de traces. De ces dernières, il n’en reste hélas plus beaucoup, à la fois dans les monuments rudimentaires d’une architecture de l’extermination qui n’était pas construite pour durer et parmi les témoins oculaires d’un chapitre hautement inquiétante de l’Histoire. Le but de ce documentaire passablement contemplatif n’était sans doute pas de nous émouvoir jusqu’aux larmes, mais de déclencher une réflexion subtile sur l’ambiguïté de la quête du beau dans un cadre on ne peut plus voué à la laideur de l’âme humaine.

 

Vu le 18 février 2014, à la Salle Pathé Lincoln, en VO

★★★★★★☆☆☆☆ 6/10

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