Propriété interdite

Réalisé par Sydney Pollack (1967)

Drame
Propriété interdite
Durée 110 minutes
Sortie 31/07/1967
Note 6/10

Alva Starr est l’attraction principale de la petite ville de Dodson, Mississippi. Cette jeune femme, belle et rêveuse, est la fille aînée de la patronne de la seule pension de la bourgade, où tous les employés des chemins de fer lui tournent autour. L’arrivée de Owen Legate changera tout cela. D’abord intriguée par cet homme venu de la Nouvelle Orléans, Alva tombe des nues quand elle apprend que sa présence dans ce coin paumé n’est dû qu’à son travail ingrat : réduire les effectifs des cheminots en ces temps de crise dans les années 1930.

La critique

Par Tootpadu 06/04/2013

Le récit cadre des enfants n’est qu’un subterfuge trompeur pour conférer l’illusion douloureuse d’une certaine innocence à cette adaptation libre d’une pièce de Tennessee Williams, co-signée par Francis Ford Coppola. Car comme c’est souvent le cas chez l’auteur d’« Un tramway nommé désir », la monstruosité de l’homme prime ici sur des conventions plus rassurantes. A bien y regarder, même la jeune Willie, qui nous conte le triste sort de sa sœur Alva, porte déjà en elle tout le potentiel d’une prostituée future. Affublée d’une robe qui jadis mettait en avant les attributs féminins de la ravissante Natalie Wood et qui paraît presque malsaine sur le corps adolescent de Mary Badham, elle n’est que le vestige tristounet d’une époque révolue. Cependant, le véritable fond tragique de Propriété interdite ne provient point de cette nostalgie d’un passé plus heureux, mais de la perspective faussée de la narratrice. En effet, celle-ci tend initialement à dépeindre ses jeunes années comme insouciantes, voire paradisiaques, alors que la cruauté abjecte qui rendra l’intrigue si déprimante y existe déjà à l’état embryonnaire.
Nous le devons à la mise en scène de Sydney Pollack, qui n’était alors qu’à son deuxième film, que les aspects déplaisants des personnages sonnent vrai. Mieux encore, par son contexte social et son constat moral sans fioriture, la narration va jusqu’à retenir une pertinence entièrement appréciable aujourd’hui, quand tout le monde cherche à subsister face à la crise grâce à un élan dangereusement égoïste. La sobriété du ton et la profusion des séquences qui mettent à mal l’apparence hypocrite d’une Amérique qui va bien – jamais plus impitoyable qu’à travers l’interprétation du jeune premier Robert Redford, le symbole supposé des idéaux immaculés des Etats-Unis, qui joue pourtant ici un salaud prêt à virer les employés sans états d’âme – participent au tableau pessimiste d’une société qui court à sa perte.
La parenthèse mélodramatique des retrouvailles entre Alva et Owen, avec ce moment central, insupportable de romantisme, où les deux amoureux courent l’un vers l’autre à l’heure du dîner, elle n’est en fait que le signe annonciateur de la déchéance finale : sur une musique semblable, Alva court désormais seule dans la pluie pour mieux s’engouffrer dans sa folie de femme dépravée, qui se soldera, comme on le sait depuis le début, par une mort si misérable qu’elle se résume à une remarque laconique de Willie. Rien que par ce revirement définitif, qui ne succombe point aux sentiments mais qui sait garder une distance salutaire à l’égard de cette ville moribonde et des fantômes qui la hantent, le réalisateur montre très tôt sa faculté rare de s’approprier un univers sans pour autant céder à la grandiloquence parfois excessive, pouvant aller de pair avec une texte de Tennessee Williams.

Vu le 6 avril 2013, au Reflet Médicis, Salle 3, en VO

★★★★★★☆☆☆☆ 6/10

Retour à la liste des Critiques