Train de nuit

Réalisé par Jerzy Kawalerowicz (1964)

Drame ferroviaire
Train de nuit
Durée 98 minutes
Sortie 26/02/1964
Note 6/10

Alors que la police traque un homme qui aurait pris la fuite après avoir assassiné sa femme, un médecin prend hâtivement le train de nuit vers la côte. Il n’a pas de billet et achète les deux places de sa cabine de wagon-lit pour être tranquille. Or, une jeune femme, bouleversée par la lettre de son amant, y a déjà pris place et refuse de quitter le compartiment. Le médecin accepte à contrecœur de partager l’espace exigu avec elle, le temps d’un voyage mouvementé à travers la campagne polonaise.

La critique

Par Tootpadu 10/04/2012

Dans notre époque de l’ultra-mobilité, on voyage de plus en plus, en prenant presque au quotidien la voiture, le train ou l’avion pour se rendre à des destinations qui ont encore dû paraître inatteignables aux générations passées. Et pourtant, le rétrécissement des distances grâce aux moyens de locomotion à grande vitesse rime en même temps avec une déconnexion quasiment complète des distances qu’on parcourt. Le lien avec l’environnement qu’on traverse sans s’attarder est volontairement réduit à son minimum dans ces tubes ferroviaires modernes qui ne laissent entrer aucun son et qui se contentent de créer un espace de vie hermétiquement fermé le temps d’un voyage le plus court possible. Bref, on ne prend décidément plus le train aujourd’hui comme on le faisait il y a cinquante, voire cent ans.
Ce film polonais n’évoque par conséquent pas tellement une nostalgie feutrée, comme le faisait par exemple Le Crime de l’Orient-Express de Sidney Lumet, mais plutôt un vécu renfermé et poisseux auquel il est impossible de se soustraire. Tous les personnages de Train de nuit tendent en effet vers quelque chose d’aussi concret que la quiétude des vacances au bord de la mer ou bien vers la forme plus abstraite d’un calme intérieur, qui apaiserait les chagrins d’amour et autres souffrances de l’âme, peu importe qu’elles soient de l’ordre moral ou religieux. Le passage obligé avant d’atteindre le bout du tunnel est cependant cette nuit à végéter, tassés les uns sur les autres, dans les cabines et les couloirs d’un train bondé.
La caméra explore à la fois l’intérieur et l’extérieur de ce microcosme ramassé dans l’espace et le temps, sans que la narration subtile de Jerzy Kawalerowicz ne permette à ses cobayes humains de s’en échapper durablement. Quand un grand nombre de passagers descend finalement en trombe du train en plein champ, ce n’est pas pour se dégourdir les jambes ou pour goûter à l’air frais de la campagne, mais pour décharger en quelque sorte toute l’énergie contenue dans l’exiguïté des compartiments dans une course folle et sauvage, qui a failli se solder par un lynchage en bonne et due forme.
Malgré le maintien du statu quo basé sur le règlement de la compagnie de chemins de fer, les sentiments des voyageurs sont à fleur de peau pendant ce court voyage où d’intenses passions se déchaînent. Or, il est tout à fait à l’honneur de la mise en scène qu’une sensualité palpable se dégage des échanges entre ces personnages, qui profitent de leur anonymat de voyageur ordinaire pour s’adonner à des confidences ou des manœuvres de séduction, que les conventions sociales rendraient plus compromettantes en d’autres circonstances. La musique mélancolique de Andrzej Trzaskowski et la photographie de Jan Laskowski dans un sublime noir et blanc, magnifiquement restauré pour cette copie numérique, finissent par faire de cette dissection des rapports moraux au sein d’un groupe d’inconnus un film beau et fascinant.

Vu le 9 avril 2012, au Reflet Médicis, Salle 3, en VO

★★★★★★☆☆☆☆ 6/10

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