Dame de fer (La)

Réalisé par Phyllida Lloyd (2012)

Biographie filmique
Dame de fer (La)
Durée 105 minutes
Sortie 15/02/2012
Note 6/10

La vieille Margaret Thatcher vit recluse dans son appartement à Londres. Alors que son mari Denis est décédé depuis des années, ce n’est que maintenant qu’elle accepte de se séparer des affaires de celui qui était un fidèle compagnon pendant toute sa carrière politique : de ses débuts comme fille d’épicier ambitieuse, en passant par son rôle de précurseur féminin parmi les parlementaires, jusqu’à son sacre en tant que première dirigeante du Royaume-Uni pendant l’intégralité des années 1980. Son lien avec Denis est si fort, que cette dame âgée, que l’on surnommait au sommet de sa gloire la Dame de fer, continue de le voir et de discuter avec lui, bien qu’il ne soit plus de ce monde.

La critique

Par Tootpadu 09/02/2012

Puisque l’on ne peut plus rien changer au passé et qu’on ne sait pas encore ce que l’avenir apportera, est-ce que seul le présent compte ? Ce point de vue pragmatique est tout à fait recevable dans la vraie vie, où chaque décision prise à chaque instant façonne le tracé de notre destinée. Dans le cadre d’un récit à vocation historique, il est déjà plus discutable, quoique plutôt intéressant, parce qu’il sait relativiser justement l’impact qu’une personne a pu avoir dans le passé à travers un regard sans complaisance sur sa situation actuelle, aussi désavantageuse soit-elle. Le cas de Margaret Thatcher se prête assez bien à une telle expérience de narration filmique : l’époque de ses agissements politiques est trop proche pour faire abstraction de l’investissement émotionnel d’une partie considérable du public dans le règne de cette femme autant vilipendée qu’admirée, et même si elle ne fait plus partie de la vie publique britannique depuis longtemps, son statut de retraitée à la santé déclinant chaque jour lui fait bénéficier d’une sorte d’état de grâce, avant que les langues ne se délient au moment de sa mort.
Dans son deuxième film, la réalisatrice Phyllida Lloyd insiste donc amplement sur le présent, où la meneuse d’autrefois est réduite à se faire piquer sa place à la caisse de la supérette et où elle est sinon la prisonnière d’une cage d’or qui est censée la protéger de ses capacités mentales en chute libre. Si l’on peut croire le point de vue fictif de La Dame de fer, Margaret Thatcher n’est en fait pas mieux lotie sur ses vieux jours que la plupart des autres seniors : pratiquement abandonnée par sa progéniture, envahie de souvenirs d’une époque plus glorieuse, que la sénilité galopante embrouille avec une perception faussée du présent. Ce dernier chapitre d’une vie ne serait pas aussi pitoyable, s’il n’était entrecoupé d’épisodes emblématiques du parcours exceptionnel de ce symbole incontournable des débuts timides de la parité entre hommes et femmes dans le monde politique. Puisque le ton du film reste presque lâchement à l’écart de toute prise de position face à l’héritage du règne de Thatcher, cette mise en abîme devra suffire pour indiquer à quel point le pouvoir et le prestige sont passagers et que, tôt ou tard, chacun arrivera à la conclusion modeste d’une vie, isolé et à moitié fou, qui se présente à peu près de la même façon pour les grands et les petits de ce monde.
La complexité du récit est étonnante de la part d’une réalisatrice, qui s’aventure ici sur le terrain miné de la biographie filmique, fréquenté en des termes comparables ces dernières années par Oliver Stone ou Clint Eastwood, alors qu’elle n’était connue jusqu’à présent que grâce à la comédie musicale Mamma mia !. Puisque Margaret Thatcher fournit, avec son ami proche Ronald Reagan, le dernier chaînon d’un axe du mal réactionnaire auquel appartiennent également J. Edgar Hoover et Richard Nixon, il convient de comparer ce film-ci à Nixon et J. Edgar. En dehors de l’évidence que l’interprétation imposante de Meryl Streep est plus à ranger du côté du tour de force d’Anthony Hopkins que de celui du cabotinage de Leonardo DiCaprio, il est curieux de constater que la démarche narrative des trois films se ressemble. Là où le président américain, sur le point d’être destitué, se souvient dans un état d’ébriété fortement avancé des hauts et des bas de sa carrière et de sa vie privée, le Premier ministre britannique n’a plus qu’une dernière bataille à mener : celle contre l’oubli à la fois de ses souvenirs personnels et de l’œuvre d’une vie guère traitée avec des pincettes par les historiens. Le cheminement des deux personnages se ressemble, même si le langage filmique de Phyllida Lloyd n’est qu’une pâle copie, tout de même convenable, de l’exubérance stylistique chez Oliver Stone. Celui-ci avait réussit à transformer la simple biographie d’un homme détestable en la fresque démesurée de toute une époque. Quant au film de Clint Eastwood, il ne fait pas le poids – sauf peut-être par le biais des tonnes de maquillage, sensiblement moins discret que dans le cas présent – comparé aux deux autres films, à cause d’une volonté exacerbée de déterrer l’homme derrière la bête politique. En faisant largement abstraction des vicissitudes du programme politique de Margaret Thatcher et en restant concentrée sur le déclin d’une femme dépouillée de l’équivalent de sa couronne, Phyllida Lloyd en dresse un portrait à la fois fascinant et agréablement réticent à la tentation de l’hagiographie.
En somme, pour mieux comprendre le règne de la Dame de fer, il vous est conseillé de vous diriger vers les documentaires ou les livres. Mais en tant que traitement forcément subjectif, quoique intriguant, d’une vie pas encore achevée, ce film fait aisément l’affaire.

Vu le 8 février 2012, à la Salle Pathé Lamennais, en VO

★★★★★★☆☆☆☆ 6/10

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