Habemus papam

Réalisé par Nanni Moretti (2011)

Satire
Habemus papam
Durée 105 minutes
Sortie 07/09/2011
Note 7/10

A la mort du pape, le conclave se réunit à Rome afin d’élire son successeur. Tandis qu’aucun des cardinaux favoris n’obtient le nombre de votes suffisant pour accéder à la tête de l’église catholique, un consensus se cristallise au troisième tour autour du vieux cardinal Melville. Surpris par ce plébiscite, il accepte un peu à contrecœur cette lourde responsabilité et devient carrément dépressif, quand il devra affronter la foule sur le balcon du Vatican. Face à l’impossibilité de présenter leur nouveau pape au monde, les cardinaux ont recours à un psychanalyste, censé calmer le refus de se plier au cérémonial de la part de Melville.

La critique

Par Tootpadu 12/01/2012

Dans notre ère du rendement perfectionné, des scénarios d’alerte mille fois testés pour éliminer jusqu’à la dernière faille, d’une compétitivité exacerbée qui ne laisse qu’aux plus ambitieux et égoïstes les meilleures places au soleil de notre civilisation matérialiste, en somme, dans un monde qui est devenu horriblement ennuyeux à force d’être prévisible et fonctionnel, ce sont ceux qui refusent volontairement d’alimenter son mécanisme imperturbable qui peuvent être considérés comme les héros des temps modernes, ou en tout cas comme nos exemples personnels d’une exclusion choisie pour mieux saboter le système. Notre personnage préféré dans ce domaine pas tellement fréquenté par des réalisateurs, hélas souvent trop frileux pour réellement interroger notre mode de vie et notre perception des hauts dignitaires, a été jusqu’à présent le sénateur Bulworth dans le film du même nom de Warren Beatty. Le pape réfractaire au protocole que Nanni Moretti nous a inventé dans sa démarche toujours si ironique ne perd évidemment pas aussi complètement la boule que le politicien américain, dont les propositions radicales nées de quelques nuits sans sommeil et de quelques jours sans nourriture mettent la classe politique sens dessus-dessous. Mais en tant que petit grain de sable qui dérègle temporairement l’usage millénaire de l’élection du pape, il vaut bien son pesant d’or.
Le petit jeu pervers autour de la perception détournée des choses par quelqu’un qui ne se soumet pas au règlement commence déjà très tôt, avec cette interruption du cortège des cardinaux réunis dans la litanie monotone de prière envers tous les saints en ordre alphabétique, qui s’arrête brusquement, sans doute parce que le meneur a dû tourner la page. De même, les interventions d’une bêtise affligeante du journaliste de télé, d’abord incapable d’obtenir un commentaire du porte-parole du Vatican et ensuite trop empressé d’annoncer la fausse bonne nouvelle pour interpréter correctement la couleur de la fumée qui monte de la célèbre cheminée, en dit plus long sur les dérives de la course à l’information que tous les documentaires médiatiques réunis. Alors que l’annonce du souverain pontife ne devrait être qu’une formalité, cette énième étape du marathon du conclave devient contre toute attente le chaînon qui se casse et qui mine irrémédiablement la festivité pompeuse qui accompagne habituellement pareil événement minutieusement codifié.
Dès lors, plus rien ne se déroule comme prévu : le nouveau pape se retire, puis se sauve dans le genre de virée mi-sénile, mi-absurde qui n’a pu réussir que grâce à l’interprétation magistrale de Michel Piccoli, les cardinaux jouent au volley, et le pauvre psychanalyste retenu pour voler au secours du pape dépressif prendrait presque goût à organiser la congrégation en déroute. Plutôt que de se moquer de ces vieillards littéralement coupés du monde et du seul véritable trublion d’entre eux qui tente à sa façon, maladroite et naïve, de renouer avec l’extérieur ou au moins avec tout ce qu’il manquera s’il accepte son destin dans une cage dorée, le ton du film avance avec une légèreté qui n’a pas peur du grotesque. Ce qui vaut largement mieux que les jérémiades narcissiques avec lesquelles Nanni Moretti nous avait importunés jusqu’à présent ! Habemus papam est probablement son film le plus lucide, non pas parce qu’il s’abaisse au niveau trop facile d’une critique cinglante de cette institution arthritique qu’est l’église catholique, mais puisqu’il constitue un essai jouissif sur la fragilité d’un statu quo qui n’a rien de naturel.

Vu le 12 janvier 2012, à l’UGC Ciné Cité Bercy, Salle 10, en VO

★★★★★★★☆☆☆ 7/10

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