Deux de la Vague

Réalisé par Emmanuel Laurent (2011)

Documentaire
Deux de la Vague
Durée 93 minutes
Sortie 12/01/2011
Note 6/10

Au début des années 1950, l’amour du cinéma réunit Jean-Luc Godard et François Truffaut dans les ciné-clubs parisiens. Après avoir collaboré ensemble au sein des Cahiers du cinéma en tant que critiques, les deux jeunes cinéphiles passent à la réalisation. Le succès des 400 coups de Truffaut permet à Godard de tourner A bout de souffle. Les deux hommes se serrent les coudes pendant les années folles de la Nouvelle Vague et se servent chacun de la figure de proue du mouvement, Jean-Pierre Léaud. Mais les événements de mai ’68, avec l’interruption du festival de Cannes qu’ils soutiennent pour des raisons divergentes, sonnent le glas d’une amitié qui est née d’un amour pour le même genre de films, et qui sera brisée à cause d’une conception totalement incompatible du cinéma.

La critique

Par Tootpadu 23/12/2010

Dans la Nouvelle Vague se condense toute la fierté que la France éprouve par rapport à son cinéma. Après l’acte d’innovation majeur en termes sociaux du spectacle cinématographique par les frères Lumière, la France était pour la deuxième fois dans l’Histoire du Septième art au centre de l’attention artistique d’un domaine sinon largement dominé par Hollywood. Son pied de nez à l’opulence américaine, basé sur un sursaut d’innovation formelle au prix de revient très raisonnable, constitue peut-être la dernière heure de gloire importante d’une cinématographie, qui en tire indirectement profit même un demi-siècle plus tard. L’engouement pour la période en question se traduit en même temps par une certaine lassitude, qui accable tout sujet trop souvent exploré en raison de son statut soi-disant incontournable, comme par exemple la Seconde Guerre mondiale dans le domaine historique. Que reste-t-il à dire sur la Nouvelle Vague que les innombrables rétrospectives et recueils commémoratifs ne nous auraient pas encore montré ?
Ce documentaire, écrit par le spécialiste en la matière Antoine De Baecque et réalisé par Emmanuel Laurent, s’intéresse à un aspect précis du mouvement, sans lequel son influence n’aurait probablement pas été aussi durable, mais dont le caractère anecdotique permet en même temps de s’écarter des chemins empruntés habituellement pour encenser les pères de la Nouvelle Vague. A en juger par la foule de documents informatifs amassés ici, la relation entre Jean-Luc Godard et François Truffaut relevait plus de la solidarité sincère entre artistes animés par le même idéal filmique, que d’une amitié profonde et intime. Quelques photos sur lesquelles ils figurent ensemble ne suffisent en effet pas pour nous convaincre d’une connivence entre ces deux cinéastes, qui dépasserait celle entre des collègues de longue date qui s’épaulent systématiquement pour mener les mêmes combats. Avant que la séparation ne soit consommée pleinement, le cinéma de Godard et celui de Truffaut étaient déjà assez différents l’un de l’autre pour y distinguer un désaccord marqué dans l’affinité esthétique et narrative. Celui-ci a encore été exacerbé au fil des années 1970, la décennie de l’éclatement définitif de la bulle médiatique qui les avait réunis auparavant d’une façon plutôt artificielle.
Adeptes à leurs débuts d’un discours polémique qui plaçait d’emblée leurs critiques sur le plan de la confrontation et d’une polarisation des avis parfois gratuites, Godard et Truffaut jouaient ensuite presque docilement le jeu des médias, lorsqu’il s’agissait de promouvoir leurs propres films ou d’assurer la survie du mouvement qui les avait propulsés au premier rang des réalisateurs français. Une fois leur notoriété et leur rôle dans le paysage cinématographique acquis, le lien qui les unissait s’est progressivement effilé, mettant à jour des sensibilités artistiques et politiques, qui n’avaient peut-être pas grand-chose en commun pour commencer. Ainsi, le point de départ de Deux de la Vague a beau ne pas être des plus probants, la présentation des nombreux documents d’archives est incomparablement plus plaisante et instructive. L’emploi d’Isild Le Besco en passeuse de témoin ne relève certes pas de l’idée de génie, mais l’actrice reste suffisamment en retrait pour ne pas faire de l’ombre à la chronique d’une séparation annoncée.
La plupart des courants qui dominent ces jours-ci le cinéma français ont leur origine dans la Nouvelle Vague et ses répliques des années 1970. S’en souvenir au détour d’une relation aussi charnière qu’anecdotique, alors que nous entamons l’époque de la disparition naturelle de ses derniers fondateurs encore en vie, parmi lesquels on ne compte plus que Jean-Luc Godard, Alain Resnais, Jacques Rivette, et Agnès Varda, cela fait partie d’un travail de mémoire indispensable pour tout cinéphile avisé et amateur du cinéma français qui se respecte.

Vu le 15 décembre 2010, au Club de l'Etoile

★★★★★★☆☆☆☆ 6/10

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