Les Misérables
Réalisé par Fred Cavayé (2026)
| Avec | Vincent Lindon, Tahar Rahim, Noémie Merlant, Camille Cottin, Benjamin Lavernhe, Marie Colomb, Megan Northam, Giorgia Sinicorni, Philippe Arnaud, Frans Boyer, Vincent Colombe, Frédéric Pierrot, Vassili Schneider, Léonard Signoret, Giulia Sagnier, Ninon Veys, Lauren Luczak-Kahlert, Nicolas Maffre, Serge Beuchat, Léa Betremieux |
| Durée | 178 minutes |
| Sortie | 14/10/2026 |
| Note | 8/10 |
Libéré après avoir passé 19 ans dans une colonie pénitentiaire pour avoir volé une miche de pain, Jean Valjean décide de prendre un nouveau départ et de faire le bien autour de lui. Sous une fausse identité, il finit par devenir un membre respecté de la société. Venant en aide à Fantine, une ouvrière d’usine mourante, il promet de sauver sa fille, Cosette, des griffes des cruels Thénardier. Mais son passé le rattrape : l’inspecteur Javert, un policier implacable au passé lui-même tourmenté, le traque sans relâche pour le renvoyer en colonie pénitentiaire. Dans un Paris en pleine révolution, Valjean doit se battre pour protéger Cosette et mener à bien sa rédemption, entre sacrifices et quête de justice.
La critique
Par Mulder 12/10/2026
Revisiter Les Misérables revient à relever un défi singulier : comment redonner de l’incertitude à une histoire qui fait désormais partie de notre mémoire collective ? Fred Cavayé trouve sa meilleure réponse en Vincent Lindon, dont la présence confère à cette adaptation ambitieuse toute sa dimension humaine. Derrière les costumes d’époque et la machinerie d’une épopée littéraire se cache une préoccupation plus immédiate : que doit-on accomplir pour que la société nous permette de devenir une autre personne ? Cette question est le fil conducteur d’un film dont la force émotionnelle dépasse souvent l’audace formelle. Sincère, généreux et parfois trop consciencieux, ce « Les Misérables » comprend l’attrait d’une grande aventure populaire, tout en gardant à l’esprit que la souffrance décrite dans le roman de Victor Hugo ne peut se contenter de servir de décor.
Les origines de cette adaptation fournissent un indice utile sur son approche. Pendant le confinement, Fred Cavayé a redécouvert le roman dans son intégralité après en avoir lu une version abrégée à l’école. Son intérêt pour la mise en forme de ce matériau à travers les mécanismes de poursuite propres à Le Fugitif explique l’accent mis sur le danger, la dissimulation et la précarité d’une nouvelle vie durement acquise. C’est une approche intelligente du livre : chaque pas vers la sécurité comporte le risque d’être découvert, et chaque acte de générosité risque d’exposer celui qui le commet. Pourtant, le cadre du thriller crée également une contradiction féconde. Un fugitif survit en évitant les problèmes des autres ; Jean Valjean mérite notre attention précisément parce qu’il ne peut pas les laisser tranquilles. Le suspense tire son sens de ce refus.
Vincent Lindon est l’atout décisif du film : il rend Jean Valjean crédible à la fois en tant que redoutable survivant et en tant qu’homme toujours sensible à la bonté. Il y a quelque chose de particulièrement juste à confier ce personnage à un acteur dont l’autorité ne repose jamais sur une apparence sereine. Sa solidité n’efface pas l’impression d’une existence vécue sous pression. Plus important encore, son interprétation donne un prix à la bonté : protéger quelqu’un, c’est accepter une nouvelle peur, une nouvelle responsabilité, une nouvelle raison de continuer alors que l’épuisement serait compréhensible. Le personnage pourrait facilement se résumer à une succession d’actes nobles, admirables vus de loin. Ici, c’est l’humanité qui donne leur cohésion à ces actes. Le cœur émotionnel du film réside dans la possibilité de fonder une famille après que les institutions ont réduit un être humain tout entier à une simple infraction. C’est là que le film tire toute son émotion.
Face à lui, Tahar Rahim se voit confier un rôle plus restreint : incarner un poursuivant dont la conviction doit rester dramatiquement convaincante même lorsque ses actions sont prévisibles. Le scénario lui attribue une enfance tourmentée, suggérant qu’un attachement à l’autorité peut naître d’une expérience précoce de rejet. Cela offre un parallèle utile entre deux hommes façonnés par l’adversité qui parviennent à des conclusions radicalement différentes sur ce que le monde attend d’eux. Le jeu de l’acteur est moins convaincant lorsque la rigidité se transforme en menace insistante, laissant peu de place à la contradiction. Néanmoins, la confrontation conserve toute sa force car le désaccord est fondamental. Jean Valjean croit que l’expérience peut changer une personne ; son poursuivant a besoin que son identité reste immuable. Accepter la preuve de la bonté reviendrait à remettre en question le système à travers lequel il se comprend lui-même.
Les seconds rôles apportent des changements de ton bienvenus. Noémie Merlant confère à cette jeune mère condamnée une importance émotionnelle qui dépasse les limites de son rôle. Sa place dans l’histoire met en lumière la cruelle enchaînement par lequel la précarité financière se transforme en disgrâce sociale, puis en danger physique : la respectabilité est quelque chose que les autres peuvent retirer bien avant que l’aide n’arrive. La brièveté de sa présence laisse un sentiment de frustration, tout en révélant combien de tragédies individuelles recèle cet immense récit. Camille Cottin et Benjamin Lavernhe, quant à eux, insufflent une énergie plus perverse aux aubergistes, dont l’exploitation transforme la vulnérabilité d’autrui en source de revenus. Leur interprétation, plus caricaturale, jure parfois avec la gravité de la performance principale. Malgré tout, leur laideur a un sens. Dans cet univers, la cruauté s’exerce aussi bien à travers de mesquines transactions qu’à travers la loi.
Avec près de trois heures, le film a le temps de suggérer l’ampleur du roman, même si la durée à elle seule ne suffit pas à en reproduire l’étendue. La conception artistique contribue à créer un univers dans lequel on a envie de plonger, et l’enchaînement des rebondissements confère à ce voyage une ampleur considérable. Ce qui s’avère plus difficile à maintenir, c’est le sentiment de découverte entre les épisodes marquants. La familiarité rend parfois la structure visible : la prochaine épreuve survient avec l’inévitabilité d’un rendez-vous. Les passages révolutionnaires révèlent également les limites de l’approche de Fred Cavayé. Ils traduisent plus facilement le danger que l’exaltation collective, et leur spectacle manque d’une partie de l’élan indomptable que le sujet invite à exprimer. Les enjeux intimes restent plus clairs que le bouleversement politique plus large.
La tension la plus intéressante de cette adaptation réside dans la relation entre le salut individuel et l’injustice structurelle. Sauver une enfant revêt une importance capitale, mais les conditions qui la mettaient en danger persistent. Un employeur compatissant peut changer des vies particulières sans pour autant rendre la pauvreté moins pesante ailleurs. Victor Hugo accorde une valeur extraordinaire à la générosité personnelle tout en insistant sur l’existence d’une dette sociale plus large, et cette double perspective empêche l’histoire de devenir simplement rassurante. Fred Cavayé est particulièrement convaincant lorsque le mélodrame préserve ce sentiment de malaise. Son approche accessible, centrée sur les personnages, rend les choix moraux lisibles, même si elle simplifie parfois le monde qui les entoure. Qualifier le résultat de « définitivement fidèle » reviendrait à ignorer les choix que toute adaptation implique. Sa réussite est plus spécifique : elle confère à la lutte centrale une urgence suffisante pour redonner tout son poids à un acte de miséricorde pourtant familier.
Les Misérables est une œuvre de cinéma grand public captivante et riche en émotions, portée par un Vincent Lindon exceptionnel et par une conviction sincère dans la puissance dramatique de la compassion. Le film gagnerait toutefois à faire preuve d’une plus grande liberté narrative et à insuffler davantage de fougue dans ses séquences les plus grandioses ; son respect pour l’œuvre originale freine parfois l’audace même qui aurait pu le rendre extraordinaire. Mais il y a un réel plaisir à découvrir un film qui prend au sérieux à la fois l’aventure et la responsabilité morale. Son idée maîtresse survit à ces irrégularités : devenir une meilleure personne n’offre aucune garantie de sécurité, de reconnaissance ou de pardon. Pourtant, cela reste important. C’est cette conviction qui donne à cette adaptation toute sa résonance durable et qui rend ce voyage vraiment incontournable.
Les Misérables
Écrit et réalisé par Fred Cavayé
D'après Les Misérables de Victor Hugo
Réalisé par Olivier Delbosc et Richard Grandpierre
Avec Vincent Lindon, Tahar Rahim, Noémie Merlant, Camille Cottin, Benjamin Lavernhe, Marie Colomb, Megan Northam, Giorgia Sinicorni, Philippe Arnaud, Frans Boyer, Vincent Colombe, Frédéric Pierrot, Vassili Schneider, Léonard Signoret, Giulia Sagnier, Ninon Veys, Lauren Luczak-Kahlert, Nicolas Maffre, Serge Beuchat, Léa Betremieux
Direction de la photographie : Denis Rouden
Montage : Mickaël Dumontier
Musique de Christophe Julien
Sociétés de production : Curiosa Films, Eskwad, TF1 Films Production, StudioCanal
Distribué par StudioCanal (France)
Dates de sortie : 14 octobre 2026 (France)
Durée : 178 minutes
Vu le 6 octobre 2026 au Forum des images, salle 500 (club Allociné)