Only What We Carry
Réalisé par Jaime Adams
| Avec | Simon Pegg, Sofia Boutella, Charlotte Gainsbourg, Quentin Tarantino, Liam Hellmann, Lizzy McAlpine |
| Durée | 93 minutes |
| Sortie | Date de sortie indéterminée |
| Note | 5/10 |
Au cours d'un séjour sur la côte normande, à Deauville, des secrets longtemps enfouis refont surface et des sentiments amoureux naissent entre une danseuse, sa sœur, son ancien chorégraphe et un ami de ce dernier venu lui rendre visite.
La critique
Par Mulder 09/09/2026
Avec Only What We Carry, le cinéaste gallois Jamie Adams se tourne une nouvelle fois vers une forme de cinéma qui repose moins sur un scénario conventionnel que sur la chimie volatile entre des acteurs placés dans un cadre confiné. Tourné en seulement six jours et élaboré en grande partie par l’improvisation, le film réunit six personnages à Deauville, où les rancœurs professionnelles, les incertitudes amoureuses et la peur de perdre toute pertinence transforment peu à peu une escapade balnéaire en apparence élégante en une véritable cocotte-minute émotionnelle. La méthode est audacieuse, surtout avec une distribution aussi éclectique, mais elle est aussi impitoyable : lorsqu’un échange trouve son rythme, le film semble spontané et intime ; lorsqu’il n’y parvient pas, les silences, les répétitions et les pensées inachevées sont mis à nu, sans aucune possibilité de se cacher. Il en résulte un drame de chambre singulier et inégal, dont les idées les plus captivantes concernent le fardeau invisible que portent les artistes longtemps après que les applaudissements se sont tus.
Au cœur de l’intrigue se trouve Charlotte Levant, incarnée par Sofia Boutella, une ancienne danseuse du Moulin Rouge dont la carrière et l’identité se sont douloureusement entremêlées avec celles du célèbre chorégraphe Julian Johns, interprété par Simon Pegg. Après avoir lu une interview dans laquelle son ancien mentor et amant se vante de pouvoir transformer n’importe qui en danseur, Charlotte Levant interprète cette remarque comme une tentative de s’approprier son talent. Accompagnée de sa sœur aînée Joséphine Chabrol, incarnée par Charlotte Gainsbourg, elle se rend à Deauville pour le confronter. Julian Johns, quant à lui, s’est retiré sur la côte pour travailler à ses mémoires, encouragé par le riche éditeur John Percy, interprété par Quentin Tarantino. Sont également entraînés dans cette rencontre improvisée des employés de l’hôtel et des artistes en herbe : Jacqueline, interprétée par Lizzy McAlpine, et Vincent, interprété par Liam Hellmann. Leur insouciance juvénile contraste avec celle des personnages plus âgés, qui parlent sans cesse de liberté tout en restant prisonniers des choix effectués des années plus tôt.
La tension la plus intéressante n’est pas simplement amoureuse, mais professionnelle. Charlotte Levant tente de déterminer si Julian Johns a cultivé son talent ou s’il l’a exploité, et si leur collaboration de seize ans lui a permis de se construire une carrière tout en s’en appropriant discrètement les fruits. Son argument de défense — selon lequel la pression engendre l’excellence — est précisément le genre de maxime autrefois célébrée dans les salles de répétition et de plus en plus reconnue comme une excuse commode pour justifier la cruauté. Le film est à son apogée lorsqu’il laisse cette ambiguïté en suspens. Simon Pegg, loin de sa chaleur comique habituelle, rend Julian Johns dérangeant précisément parce qu’il ne le joue pas comme un monstre évident. Il est vaniteux, manipulateur et étonnamment incapable de comprendre pourquoi sa version de leur histoire commune ne devrait pas être acceptée comme la version définitive. Pourtant, il semble aussi sincèrement perdu sans cette femme dont la créativité a contribué à soutenir sa réputation. Une confession tardive révèle brièvement l’artiste effrayé qui se cache derrière l’attitude fanfaronne, même si la structure improvisée n’a pas créé suffisamment d’élan pour que ce moment ait l’impact escompté.
Sofia Boutella se voit confier la tâche la plus difficile du film. Elle doit incarner la dépression, l’humiliation artistique, le deuil et la colère tout en jouant une femme qui transforme sans cesse sa souffrance intime en spectacle public. Par moments, son jeu saccadé ressemble moins à une crise soigneusement observée qu’à une actrice cherchant encore à cerner le sens de la scène. Puis Charlotte Levant cesse de parler et se met à danser, et le film trouve soudain l’éloquence qu’il recherchait. Dans ce bref passage, Sofia Boutella communique davantage par le mouvement que ne parviennent à l’exprimer des pages de dialogues qui tournent en rond : fierté, fureur, mémoire musculaire et la possibilité terrifiante que le corps sur lequel elle a bâti son identité ne lui garantisse plus une place dans le monde. C’est une contradiction révélatrice dans un film si attaché à la conversation que son moment le plus sincère survient sans paroles. La prise de vue à la main de Neema Sadeghi soutient cette proximité dans les passages les plus calmes, capturant la lumière normande et la mélancolie d’espaces luxueux mais étrangement vides, même si son mouvement agité peut parfois transformer l’intimité en distraction visuelle.
Le véritable point d'ancrage inattendu du film est Quentin Tarantino, qui revient à un rôle d'acteur important trois décennies après From Dusk Till Dawn. Plutôt que de dominer le film avec la fanfaronnade verbale caractéristique de son œuvre, il incarne John Percy comme un homme riche, nerveux et légèrement ridicule, qui semble souvent demander la permission d'occuper son propre espace. Sa première tentative de séduction – comparer le costume trop grand et les lunettes de Joséphine Chabrol à ceux de Gordon Gekko, le prédateur de la finance incarné par Michael Douglas dans Wall Street – est si singulière qu’elle en devient étrangement charmante. Encore plus mémorable est la scène surréaliste où il s’adresse à un arbre avec une sincérité totale, un moment qui aurait pu être tiré d’un autre film mais qui exprime parfaitement la désorientation sociale de ce personnage. Sa complicité avec Charlotte Gainsbourg apporte à l’histoire son côté le plus chaleureux et le plus drôle. Elle insuffle une mélancolie discrète à une femme mariée tentée par la possibilité d’une autre vie, sans jamais dissimuler l’égoïsme qui se cache derrière cette tentation. Leur attirance est improbable, mais son côté maladroit la rend plus convaincante qu’une romance cinématographique lisse ne l’aurait été.
Le jeune couple aurait dû élargir la perspective du film, mais Lizzy McAlpine et Liam Hellmann disposent de trop peu de matière pour être autre chose que des observateurs, des admirateurs et des rappels que l’ambition artistique prend une autre forme avant que la déception ne s’installe. Ce déséquilibre met en évidence la faiblesse majeure de l’expérience de Jamie Adams. Le film soulève des questions provocantes sur le mentorat abusif, le vieillissement, le deuil, le mariage, la propriété créative et le fossé économique entre les artistes puissants et ceux qui sont à leur service, pour finalement n’effleurer que la plupart d’entre elles. Sa liberté conversationnelle produit souvent des détours hésitants plutôt que des révélations, et la durée concise de 92 minutes peut par conséquent sembler bien plus longue. L’influence d’Éric Rohmer et de Jean-Luc Godard transparaît dans ces échanges décousus et dans la foi en une vérité fortuite, mais l’improvisation à elle seule ne suffit pas à créer la précision morale de la Nouvelle Vague française. Trop souvent, ces personnages privilégiés se plaignent dans des décors magnifiques sans que le film ne parvienne à trouver la distance nécessaire pour les remettre en question — ni l’empathie requise pour rendre leur malheur pleinement contagieux.
Pourtant, Only What We Carry n’est pas dépourvu de valeur. Ses imperfections sont indissociables de son goût du risque, et il y a quelque chose d’admirable à voir des comédiens connus renoncer à la sécurité d’un dialogue minutieusement ficelé. Le film ressemble à un week-end chargé d’émotions qui ne devient fascinant qu’une fois raconté : épuisant et embarrassant sur le moment, mais ponctué d’images et de confessions qui restent gravées dans la mémoire. Jamie Adams ne parvient pas tout à fait à transformer sa collection de regrets en un drame cohérent, mais il saisit parfois ce moment cruel où les artistes prennent conscience que l’amour, l’influence et la possession sont devenus indissociables. Le résultat n’est ni la méditation profonde à laquelle il aspire, ni le projet vaniteux et vide de sens qu’il menace parfois de devenir. C’est une expérience imprévisible et intime, sublimée par la sévérité blessée de Simon Pegg, l’humour délicat de Charlotte Gainsbourg et, plus surprenant encore, la vulnérabilité désarmante de Quentin Tarantino.
Only What We Carry
Écrit et réalisé par Jaime Adams
Produit par Charles Finch ; la liste complète des producteurs n'a pas été rendue publique
Avec Simon Pegg, Sofia Boutella, Charlotte Gainsbourg, Quentin Tarantino, Liam Hellmann et Lizzy McAlpine
Photographie : Neema Sadeghi
Montage : Cécile Lapergue
Sociétés de production : Atlas Pictures
Distribué par NC
Dates de sortie :
Durée : 93 minutes
Vu le 9 septembre 2026 au Centre international de Deauville