Another
Réalisé par Andy Chen
| Avec | Bob Morley, India de Beaufort, Heather Langenkamp, Doug Jones, Anna Akana |
| Durée | 96 minutes |
| Sortie | Date de sortie indéterminée |
| Note | 8/10 |
Joey est une autrice accablée par le chagrin, hantée par la mort de son mari Ben, un brillant physicien. Lorsqu’il réapparaît un matin, sans qu’on s’y attende, bien vivant, en train de préparer le petit-déjeuner dans leur cuisine, Joey se retrouve plongée dans un cauchemar éveillé où le deuil, la mémoire et sa réalité commencent à s’effriter.
La critique
Par Mulder 28/08/2026
Il y a quelque chose de profondément troublant dans l’idée de départ d’Another : après avoir fait le deuil de la personne que l’on aimait, que se passe-t-il lorsqu’elle réapparaît tout simplement dans notre vie, comme si la mort n’avait jamais eu lieu ? Andy Chen construit son premier long métrage autour de ce cauchemar d’une belle simplicité, transformant une image domestique presque réconfortante, un mari supposé mort préparant le petit-déjeuner dans sa propre cuisine, en point de départ d’une exploration de plus en plus instable du deuil, de la mémoire et de la perception. Joey, incarnée par India de Beaufort, tente de vivre avec la mort de son mari Ben, un brillant physicien interprété par Bob Morley, lorsque celui-ci réapparaît soudainement, bien vivant et apparemment inchangé. Il n’y a ni grande résurrection ni entrée spectaculaire. Ben est simplement là. Cette retenue met immédiatement en évidence ce qui fait la force d’Another : si ses idées de science-fiction finissent par prendre une ampleur considérable, le film comprend que les événements impossibles les plus troublants sont parfois ceux qui sont présentés comme tout à fait ordinaires.
La crédibilité émotionnelle de ce postulat repose en grande partie sur India de Beaufort, car Joey ne peut pas simplement réagir au retour de Ben par la joie ou la terreur. Elle est confrontée à quelque chose qu’elle désire désespérément, tout en sachant que son existence contredit tout ce qu’elle a vécu. India de Beaufort incarne cette contradiction de manière convaincante, laissant coexister l’incrédulité, l’espoir, la méfiance et l’épuisement émotionnel plutôt que de les organiser en étapes bien distinctes. Bob Morley, quant à lui, a la tâche, plus difficile qu’il n’y paraît, de rendre Ben suffisamment familier pour expliquer l’attachement de Joey, tout en conservant juste assez d’incertitude pour que nous continuions à l’observer avec un regard critique. Leur alchimie confère à ce mystère une dimension humaine essentielle. La question n’est donc jamais simplement « Comment Ben peut-il être en vie ? », mais quelque chose de plus dérangeant : si quelqu’un ressemble, parle et se comporte comme la personne que vous avez perdue, à quel moment votre désir de croire devient-il plus fort que votre capacité à remettre en question ce qui se passe ? Another trouve sans cesse une tension dans cet écart entre certitude émotionnelle et impossibilité rationnelle.
Le scénario d’Andy Chen et d’Alexander Hernandez-Maxwell refuse délibérément de se cantonner à un seul genre. L’horreur vient progressivement s’immiscer dans le drame familial, la science-fiction vient compliquer les possibilités surnaturelles, tandis que le mystère fournit la structure qui lie tous ces éléments entre eux. On perçoit clairement l’influence de cinéastes tels que M. Night Shyamalan, Christopher Nolan et Denis Villeneuve dans cette fascination pour la perception trompeuse, les informations dissimulées et les réalités qui ne sont peut-être pas aussi stables qu’elles le paraissent au premier abord. Pourtant, Another est à son apogée lorsqu’il évite de donner l’impression d’être un simple exercice inspiré de ces influences et se concentre plutôt sur son propre postulat intime. L’incertitude de Joey devient la nôtre, et des détails apparemment mineurs prennent de l’importance car nous commençons à scruter son environnement avec la même méfiance. Le film sait qu’une fois que le public cesse de faire confiance à la réalité, une cuisine, un couloir ou une conversation familière peuvent devenir plus dérangeants qu’une séquence élaborée mettant en scène un monstre. Sa durée de 96 minutes empêche également le mystère central de s’alourdir inutilement, même si l’accumulation de révélations menace parfois de prendre le pas sur la simplicité émotionnelle qui a rendu l’histoire captivante au départ.
Cette tension entre intimité et ambition caractérise en grande partie la mise en scène d’Andy Chen. Fort d’une expérience de plus d’une décennie dans la réalisation de clips musicaux et de courts métrages, notamment Spider, Fiona et Close Your Eyes, il aborde ce long métrage avec une conscience évidente de la façon dont une image peut transmettre un sentiment de malaise avant même que les dialogues ne l’expliquent. Le directeur de la photographie Connors Smyers contribue à transformer des espaces ordinaires en territoires psychologiques, tandis que les effets pratiques renforcent la dimension physique de l’horreur lorsque l’univers de Joey commence à se fissurer. Pour une production indépendante montée par une petite équipe disposant de ressources extrêmement limitées, le film fait preuve d’une ingéniosité considérable. Sachant que les cinéastes se sont appuyés sur des collaborateurs proches et même sur des cartes de crédit pour mener le projet à bien, l’atmosphère maîtrisée qui s’en dégage est d’autant plus impressionnante ; mais le film n’a pas besoin de ses conditions de production pour excuser ses imperfections. Certaines transitions entre drame émotionnel, science-fiction conceptuelle et éléments de genre plus explicites sont moins fluides que d’autres, mais le résultat conserve un charme artisanal séduisant. Plutôt que de tenter d’imiter l’envergure d’une production de studio, Another transforme en grande partie ses limites en atout en nous maintenant prisonniers aux côtés de Joey.
Les seconds rôles apportent une dimension supplémentaire très appréciable, en particulier pour les spectateurs familiers avec le cinéma de genre. Doug Jones, dont les performances physiques extraordinaires ont fait de lui une présence incontournable dans des films tels que Le Labyrinthe de Pan et La Forme de l’eau, évoque immédiatement un univers surnaturel dès qu’il apparaît à l’écran. Heather Langenkamp, qui s’est gravée à jamais dans l’histoire de l’horreur grâce à Les Griffes de la nuit, apporte un héritage tout aussi puissant, tandis qu’Anna Akana vient compléter une distribution délibérément construite autour d’acteurs capables de naviguer entre sincérité et malaise. Il est important de noter que ces visages reconnaissables ne détournent jamais entièrement l’attention de la relation centrale. L’expérience de Joey reste au cœur du récit, et les personnages secondaires jouent leur rôle avec une grande efficacité en tant que pièces supplémentaires d’une réalité qu’elle ne peut plus interpréter avec certitude. La musique d’Alexander Taylor comprend elle aussi que le film tire davantage profit d’un malaise soutenu que d’une agression sonore constante, complétant l’atmosphère plutôt que d’annoncer à chaque instant le moment où le public doit avoir peur.
C’est surtout dans la manière dont le deuil lui-même fonctionne presque comme une réalité alternative que Another devient particulièrement intéressant. La perte d’un être cher crée déjà une étrange fracture entre la connaissance intellectuelle et l’instinct émotionnel : on sait que cette personne n’est plus là, et pourtant les habitudes, les souvenirs et les attentes continuent de se comporter comme si elle allait revenir. Andy Chen prend cette contradiction psychologique familière et la rend littérale. La présence impossible de Ben oblige Joey à affronter non seulement les mécanismes de son retour, mais aussi la possibilité effrayante que la mémoire ne puisse plus être considérée comme une preuve. Le cadre de science-fiction devient ainsi bien plus qu’une simple énigme. Il pose la question de savoir ce qui constitue l’identité lorsque la mémoire devient peu fiable, si l’amour dépend de la continuité, et dans quelle mesure une autre personne existe au sein du souvenir que nous avons d’elle. Ces idées ne sont pas toujours explorées avec la même profondeur, et les spectateurs s’attendant à ce que chaque fil conducteur conceptuel fasse l’objet d’une explication parfaitement clinique pourraient trouver certaines parties délibérément insaisissables. Pourtant, tout expliquer sans exception risquerait sans doute de saper ce sentiment de malaise qui confère au film une grande partie de sa personnalité.
Il y a des moments où Another laisse transparaître l’enthousiasme compréhensible d’un premier long métrage. Andy Chen déborde manifestement d’idées, et le film tente parfois de toutes les intégrer, oscillant entre drame funèbre, mystère métaphysique, horreur psychologique et science-fiction spéculative, alors qu’un peu plus de retenue aurait peut-être permis à certaines révélations d’avoir plus d’impact. Ses rebondissements sont divertissants, mais les passages les plus forts sont souvent les plus discrets qui les précèdent : Joey observant Ben, s’interrogeant sur un souvenir, ou tentant de déterminer si l’homme impossible qui se tient devant elle est un miracle, une menace ou quelque chose pour lequel elle ne dispose pas encore de mots. Ces scènes révèlent un cinéaste qui conçoit le suspense comme une anticipation plutôt que comme une simple surprise. Cette approche concrète confère également au film une identité tangible à une époque où les productions indépendantes de genre risquent trop facilement de devenir visuellement anonymes. Même lorsque le film vise plus haut que ce qu’il peut atteindre, une véritable personnalité cinématographique se cache derrière cette ambition.
Présenté en avant-première au Tubi FrightFest au Royaume-Uni, Another constitue donc des débuts prometteurs pour Andy Chen et une vitrine efficace pour India de Beaufort et Bob Morley. S’il affiche ouvertement certaines de ses inspirations cinématographiques et ne parvient pas à surmonter toutes les difficultés inhérentes à la combinaison d’une étude de personnage émouvante et d’un mystère de genre qui défie la réalité, son concept central est suffisamment solide pour surmonter ces imperfections. Plus important encore, le film ne perd pas de vue qu’une prémisse astucieuse importe bien moins si l’on ne s’attache pas au personnage piégé en son sein. Derrière les effets spéciaux pratiques, les questions scientifiques et les perceptions changeantes se cache une peur familière : celle que le chagrin puisse nous pousser à accepter une seconde chance impossible, même lorsqu’une partie de nous sait que nous devrions la fuir. Another s’empare du fantasme réconfortant de revoir un être cher disparu et se demande si ce fantasme ne serait pas, en réalité, terrifiant. Pour un long métrage réalisé en marge du système traditionnel des studios par des cinéastes déterminés à tirer le meilleur parti de ressources limitées, cette combinaison de vulnérabilité émotionnelle et d’ambition de genre laisse une impression convaincante une fois que le mystère a dévoilé son dénouement.
Another
Réalisé par Andy Chen
Écrit par Andy Chen et Alexander Hernandez-Maxwell
Réalisé par Kealani Kitaura et Artin John
Avec : Bob Morley, India de Beaufort, Heather Langenkamp, Doug Jones, Anna Akana
Directeur de la photographie : Connors Smyers
Montage :
Musique d'Alexander Taylor
Sociétés de production : Locust Garden Pictures
Distribué par
Dates de sortie : août 2026 - Tubi FrightFest, Royaume-Uni
Durée : 96 minutes
Vu le 22 août 2026 (press screener Tubi Frightfest 2026)