Eau argentée
Réalisé par Wiam Simav Bedirxan, Ossama Mohammed (2014)
| Durée | 103 minutes |
| Sortie | 17/12/2014 |
| Note | 7/10 |
En mai 2011, peu de temps après les débuts de la révolte contre le régime de Bachar el-Assad en Syrie, le réalisateur Ossama Mohammed participe au festival de Cannes. Contraint par la suite à l’exil en France, il rassemble les traces visuelles des événements, prises par de jeunes Syriens avec leurs téléphones et mises sur Youtube. Quelques mois plus tard, il entre en contact avec Simav, une jeune femme kurde de Homs, qui lui demande ce qu’il filmerait s’il était à sa place, dans une région assiégée par l’armée gouvernementale. Pendant près de deux ans, elle devient alors un témoin oculaire de la lente et douloureuse chute de la ville.
La critique
Par Tootpadu 17/11/2014
Comment le cinéma peut-il remplir son rôle de représenter l’Histoire, alors qu’il est quasiment impossible de donner une image exacte de la guerre ? Peu importe si le conflit est terminé ou si son issue reste incertaine, il existe une obligation pesante de choisir son camp, de prendre parti pour l’un ou l’autre des adversaires, quitte à lamenter la tragédie des victimes en tant que dommages collatéraux. Tandis que cette tâche peut déjà paraître difficile pour les films de fiction, pourtant très friands de contes héroïques et autres réécritures tendancieuses, elle devient carrément impossible dans le cadre d’un documentaire, davantage attaché à une transmission plutôt réaliste des faits. Ses capacités dépassent en même temps celles d’un simple reportage de journal télévisé, puisqu’il jouit simultanément d’une plus grande liberté de temps et de propos, voire d’un rapport privilégié avec le spectateur dont l’attention sera, dans le meilleur des cas, complètement absorbée par ce qu’il découvrira sur grand écran. Eau argentée ose cette confrontation directe et violente à la fois avec un passé si récent qu’il touche encore au présent et avec notre regard, qu’il amène sur des chemins exigeants, mais hautement enrichissants, à condition que l’on s’y abandonne sans réserve.
Les images que le réalisateur Ossama Mohammed a cueillies sur la toile virtuelle sont souvent d’une brutalité écœurante. Elles nous mettent face à des scènes de torture et de massacre insoutenables, qui sont pourtant indissociables de la guerre civile syrienne en particulier et de toute guerre en général. Après de premiers signes encourageants, suite à la prise de parole et d’une partie du pouvoir par la population en quête de liberté, elles montrent surtout la déroute de ce chapitre du « printemps arabe » et l’immense désarroi d’un peuple désormais sacrifié sans ménagement sur l’autel d’intérêts géopolitiques, qui le dépassent largement. L’horreur absolue y provient de l’impuissance de celui ou de celle qui tient la caméra, des anonymes amateurs grâce auxquels ces injustices impunies trouvent au moins un écho dans la conscience collective. Au lieu d’adopter un fil de narration classique, cette plongée dans le basculement irréversible vers le cauchemar, où rapidement personne ne pourra plus compter le nombre de cadavres, donne un aperçu vertigineux du traumatisme que le peuple syrien vit depuis presque quatre ans.
Cette approche globale change légèrement d’axe avec l’arrivée de l’échange entre le réalisateur et sa future consœur Wiam Simav Bedirxan. Le point de vue gagne alors en subjectivité, alors qu’il se focalise sur le théâtre le plus sanglant de la guerre. Obligé de rester à Paris, une ville qui est essentiellement représentée à travers la pluie, Mohammed engage un échange peut-être encore plus viscéral que son exploration des archives officieuses avec cette femme, qui vit la dégradation de la situation de première main. Même si l’heure n’est pas à l’optimisme, les chroniques filmées de Simav permettent de voir la résistance naturelle des dernières poches d’humanité, dans un contexte de plus en plus désespéré. Ainsi, le bref épisode sur les chats, estropiés et abandonnés, retient une certaine noblesse, ne serait-ce que parce qu’il laisse sous-entendre que faute d’hommes ou de femmes, tous en fuite ou assassinés, il ne reste désormais plus que des bêtes pour peupler cette ville meurtrie.
Enfin, l’aspect le plus saisissant de ce documentaire bouleversant est sans doute sa forme, à la fois moderne et profondément poétique. Entre le style de collage qui nous renvoie à Jean-Luc Godard et la capacité de trouver de la beauté même dans des motifs les plus ordinaires, comme ces gouttes d’eau qui coulent sur la vitre à Paris, plus proche de Agnès Varda, il se dégage un ton aussi singulier que passionnant. Singulier, parce qu’il réussit à s’approprier pleinement un fait d’actualité, qui pourrait hélas nous ennuyer à force d’une exposition médiatique soutenue. Et passionnant, grâce à sa prouesse jamais ostentatoire d’en faire un monologue artistique, à la hauteur de la gravité de cette révolution avortée et néanmoins empreint d’une sensibilité cinématographique euphorisante.
Vu le 17 novembre 2014, au Club de l'Etoile, en VO