Une histoire banale
Réalisé par Audrey Estrougo (2014)
| Durée | 83 minutes |
| Sortie | 09/04/2014 |
| Note | 6/10 |
Nathalie vit en couple avec Wilson depuis quatre ans. C’est une relation harmonieuse et épanouie, même si les amoureux ne se voient qu’une fois tous les quinze jours parce que Wilson travaille à Bruxelles. L’un de ces soirs où elle est seule, Nathalie sort en boîte avec des copines. Elle y croise par hasard Damien, qui travaille dans le même cabinet médical qu’elle et qui lui fait des avances depuis un certain temps. Il lui propose de la ramener. Elle accepte mais lui fait bien comprendre en bas de son immeuble qu’elle n’éprouve rien pour lui. Alors que Nathalie entre dans son appartement, Damien force le passage et la viole.
La critique
Par Tootpadu 11/03/2014
Cela ne dure que quelques secondes. Physiquement, le choc n’est certes pas négligeable, mais le viol que subit le personnage principal de ce film poignant ne l’amène pas non plus directement aux urgences. C’est du côté psychologique que les séquelles sont par contre gravissimes. Cette atteinte au plus profond de l’être humain déclenche un processus de dégringolade affective et sociale, que la pathologie de la dépression ne suffit pas à décrire. Après son agression, Nathalie est une femme détruite, une carcasse émotionnelle dont le rapport aux hommes et à la vie s’est soudainement assombri. Sa survie, elle ne la doit pas à une soif de vengeance sanglante – le genre de bouée de sauvetage expéditive avec laquelle le cinéma hollywoodien aime se rassurer – mais plutôt au temps qui passe et qui lui permettra, à terme, de se reconstruire.
En dépit de sa dureté sans concession, ni complaisance, Une histoire banale réussit à nous toucher profondément. Le troisième film de la réalisatrice Audrey Estrougo montre de face le calvaire d’une victime, qui n’a même plus la force d’appeler au secours. Bien qu’elle soit entourée par des amis qui veulent la soutenir dans son épreuve, Nathalie se mure d’abord dans le silence, avant de rompre avec tous les aspects réconfortants de sa vie précédente. Elle met très longtemps avant de porter plainte, elle ne participe pas à des groupes d’entraide de femmes dans la même situation qu’elle, elle ne cherche pas davantage un soutien psychologique auprès d’un personnel qualifié. Aussi étrange son comportement peut-il paraître à première vue, il traduit néanmoins le constat accablant qu’aucun remède facile n’existe pour contrer les effets dévastateurs d’un tel traumatisme.
Très loin du drame social dont la principale raison d’être serait l’indignation et la création d’une polémique stérile, ce film est au contraire un portrait intime saisissant. Grâce à l’interprétation magistrale de Marie Denarnaud, cette femme meurtrie arrive au moins à préserver sa pudeur dans le trou existentiel où le viol l’a poussée sans ménagement. Son très lent processus d’acceptation et de reconstruction n’a rien de plaisant. C’est un combat au jour le jour, d’autant moins édifiant que les victimes doivent affronter simultanément leurs propres angoisses et le regard méprisant d’une société, qui juge sommairement ou qui ferme les yeux, au lieu de les assister efficacement.
Comme le titre l’indique, le sort de ce personnage n’a a priori rien d’extraordinaire. Il ne gagne ses lettres de noblesse que par le biais de la sensibilité à fleur de peau de la part de la narration et par le jeu intense, quoique jamais affecté, de l’actrice dans le rôle principal. Le récit cru et éprouvant traduit un point de vue féminin, dont la force réside précisément dans son refus d’un avilissement consentant de la part des femmes au rôle d’objet sexuel à la libre disposition de la gente masculine. Chapeau bas à Audrey Estrougo pour avoir osé aborder un tel sujet au fort potentiel polémique, sans tomber dans un discours revendicatif simpliste !
Vu le 11 mars 2014, au Club Marbeuf