Médecin de famille (Le)

Réalisé par Lucia Puenzo (2013)

Drame
Médecin de famille (Le)
Durée 93 minutes
Sortie 06/11/2013
Note 6/10

En 1960, Lilith entame avec ses parents et ses frères le voyage vers Bariloche, où la famille va rouvrir l’hôtel laissé à l’abandon depuis la mort des grands-parents. Sur la route, ils font la connaissance de Helmut, un médecin d’origine allemande, qui voudrait se joindre à eux, par peur de tomber en panne dans les étendues de la Patagonie. Son attention se porte avant tout sur Lilith, qui, à douze ans, est trop petite pour son âge. Une fois arrivé sur place, Helmut devient le premier client de l’hôtel. Il propose aux parents de Lilith de lui administrer des hormones de croissance, avant qu’il ne soit trop tard pour qu’elle atteigne une taille normale.

La critique

Par Tootpadu 03/01/2014

L’Amérique latine en tant que nid de fugitifs nazis avait jadis fait les beaux jours d’un certain cinéma d’aventure, qui y voyait surtout un prétexte pour la parodie ou le recyclage des recettes manichéennes de rigueur à Hollywood. Les principaux intéressés ne se sont guère penchés eux-mêmes sur cette question, sans doute parce qu’elle soulève jusqu’à ce jour un malaise profond, fait de honte et d’impuissance. Pourtant, la colonisation sournoise de tout un contient par les rejetons d’une idéologie inadmissible, qui avait déjà plongé à l’autre bout du monde des peuples entiers dans la déroute meurtrière de la guerre et de la Shoah, mériterait amplement un traitement depuis l’intérieur. Pour son troisième film, sensiblement moins intimiste que les précédents, la réalisatrice argentine Lucia Puenzo s’attaque à cette tâche d’une envergure et d’une importance considérables.

Or, sa démarche pour Le Médecin de famille n’a rien d’une grande fresque historique, où le sort de l’individu serait balayé par le souffle d’événements qui le dépassent. Elle procède davantage par petites touches, qui accroissent subtilement la sensation d’oppression que le film dégage sans ménagement. Les décors naturels majestueux entrent ainsi en opposition constante avec l’étau qui se resserre progressivement autour de la famille de Lilith. Le choix du point de vue de cette gamine ordinaire, si ce n’est pour sa petite taille, apporte une innocence relative au ton du film, qui sera du coup abusé d’une façon d’autant plus machiavélique. Le caractère malsain des expériences du médecin s’accentue au fur et à mesure que la jeune fille devient une adolescente, à la fois consciente de son corps et de la réalité cruelle de la vie.

La dimension presque horrifique du film passe d’abord par le symbole de la poupée, l’équivalent sans âme des patients plus ou moins consentants du docteur Mengele. Elle cache cependant à peine le propos encore plus ample du film, qui tient compte d’une forme de soumission généralisée. Car si cette histoire vieille d’un demi-siècle résonne autant avec nous, c’est parce qu’elle met adroitement en abîme le principe même de la domination, peu importe qu’elle soit politique, culturelle ou éducative. Aujourd’hui, ce ne sont plus les vilains nazis qui colonisent le monde, bien que le statut d’exportateur exponentiel de l’Allemagne pacifiste se répercute forcément dans l’imposition de quelque chose d’aussi anodin, en apparence, que la qualité et l’efficacité industrielle de nos voisins d’outre-Rhin. La direction de ces rapports de force entre les riches et les pauvres, entre les pays décideurs et leurs pendants sans réelle influence, s’orchestre désormais de toute part, d’une manière aussi diffuse que la menace qui pèse sur cette auberge, qui nous rappelle bien sûr l’endroit maléfique de Shining de Stanley Kubrick.

Ceci n’est néanmoins pas un simple conte horrifique sous les traits d’une évocation historique sans surcharge sentimentale. Il s’agit plutôt d’un manifeste cinématographique à la voix calme, mais ferme, qui s’insurge contre la manipulation et l’ingérence dont l’Amérique latine en général, et l’Argentine en particulier, ont dû payer les frais depuis des décennies. L’absence de chantage émotionnel et de détour formel en fait alors le film le plus abouti de la réalisatrice. Cette dernière nous paraît désormais prête à manier des sujets encore plus complexes que ce règlement de compte passionnant avec le passé, abordé sans fausse modestie, ni rancune surannée.

 

Vu le 2 janvier 2014, au Saint-Lazare Pasquier, Salle 2, en VO

★★★★★★☆☆☆☆ 6/10

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