Harragas
Réalisé par Merzak Allouache (2010)
| Durée | 102 minutes |
| Sortie | 24/02/2010 |
| Note | 6/10 |
Rachid et Nasser, deux jeunes adultes algériens, se préparent à "brûler", à laisser la misère de leur vie quotidienne derrière eux, en s'embarquant en Espagne grâce aux services du passeur Hassan. Lorsque leur meilleur ami Omar, qui devait partir avec eux, se suicide, leur envie de quitter cette Algérie qui ne leur offre aucun avenir devient d'autant plus pressante. Imène, la soeur d'Omar, compte bien prendre sa place sur l'embarcation de fortune, prévue pour dix personnes, en dépit des objections de son copain Nasser et de son éducation supérieure qui lui garantirait au moins un emploi dans son pays. Le jour fatidique du départ approche.
La critique
Par Tootpadu 11/02/2010
Nous sommes normalement hostiles à l'emploi abusif de la voix off. Mais dans le cas présent, l'utilisation astucieuse de ce dispositif narratif instaure une distance plus que salutaire entre le drame des réfugiés et son observation presque désabusée. A la façon de la narration dans Moby Dick de John Huston, le commentaire récurrent de Rachid relativise subtilement la galère que lui et ses amis traversent. Ce n'est point une voix omnisciente qui nous explique tout avec aplomb, mais au contraire un guide subjectif, qui favorise l'identification avec les personnages, par le biais de l'interpellation directe. L'essentiel du contenu émotionnel passe également par elle, lorsqu'elle exprime sans prétention les doutes, la honte et pour finir l'abattement moral de Rachid.
Parallèlement à cette bonne surprise d'une narration efficace à partir d'un moyen aussi surmené que la voix off, Harragas séduit aussi par sa beauté visuelle. Le paradoxe de l'élan de fuite des jeunes Algériens devient ainsi encore plus éprouvant, lorsque l'on voit la beauté de leur pays à travers l'oeil avisé du chef-opérateur Philippe Guilbert. Ce ne sont toutefois pas les jolis paysages qui nourissent un homme, mais le travail, le confort matériel, et la perspective d'un avenir meilleur. Toutes ces choses font apparemment défaut en Algérie et c'est donc l'illusion de la terre promise européenne qui incite la jeune génération à partir coûte que coûte. Ce film touchant par sa modestie ne montre pas le revers de la médaille, c'est-à-dire les galères avilissantes et interminables qui attendent les immigrés clandestins, une fois qu'ils auront mis pied sur le rivage espagnol, français, ou bien italien. Il se contente fort judicieusement de montrer les préparatifs et la traversée, comme autant d'étapes d'un calvaire existentiel sans la garantie d'une fin heureuse.
L'aspect folklorique passe heureusement à l'arrière-plan pendant la première partie du film, qui procède davantage à une présentation dense et adroite des personnages. Au fond, il ne se passe pratiquement rien d'essentiel pendant cette première moitié. Comme par miracle, le fait de connaître désormais chacun des brûleurs presque intimement accroît cependant l'intérêt et l'investissement émotionnel que nous portons désormais à leur périple. Le classique Lifeboat de Alfred Hitchcock a visiblement servi de modèle au huis-clos sur le petit bateau minable. Il n'empêche que la tension entre la peur et l'espoir est palpable à chaque instant de ce voyage périlleux en mer. La réalisation de Merzak Allouache excelle alors dans l'association, en apparence facile mais pratiquement impossible à accomplir dans la réalité, entre un récit filmique adroit et efficace et le postulat d'un commentaire social, qui se place avec conviction du côté des victimes et éternels souffre-douleurs des inégalités économiques du monde dans lequel nous vivons tous.
Vu le 10 février 2010, à la Salle Pathé Lincoln, en VO