Immeuble Yacoubian (L')

Immeuble Yacoubian (L')
Titre original:Immeuble Yacoubian (L')
Réalisateur:Marwan Hamed
Sortie:Cinéma
Durée:171 minutes
Date:23 août 2006
Note:
Dans les années 1930, l'immeuble construit par le notable Yacoubian hébergeait les gens les plus influents du Caire. Depuis, les locataires se sont succédés, en fonction des mouvements sociaux et politiques de l'Egypte, et de nos jours, cet édifice qui était jadis la fierté de la ville n'est plus qu'un microcosme d'un quartier et d'un pays en plein déclin. On y trouve Zaki El Dessouki, un vieux descendant des pachas qui court encore après les filles et que sa soeur veut mettre à la porte, l'homme d'affaires puissant Haj Azzam qui entretient des ambitions politiques et qui veut acquérir une seconde épouse pour calmer sa libido, et puis le journaliste raffiné Hatem Rashid qui cherche à séduire d'autres hommes par l'argent. Sur le toit de l'immeuble, dans les logements rudimentaires destinés aux domestiques, l'histoire d'amour entre Taha El Shazly et Bothaynia ne peut durer, en raison de leurs réponses divergentes à la précarité.

Critique de Tootpadu

Claude Lelouch avait beau trouver une digne héritière en France avec les Fauteuils d'orchestre de Danièle Thompson, les contes lourds de sens qui avaient fait décliner sa réputation trouvent encore des émules à l'étranger. Cette ressemblance se tisse même tel un fil rouge à travers les visages des acteurs principaux dans ce film-ci (Adel Imam) et l'avant-dernière atrocité du réalisateur français (Massimo Ranieri dans Les Parisiens), Claude Brasseur dans la comédie théâtrale pouvant réclamer le sommet de ce triangle improbable de tronches clownesques d'un certain âge.
Adapté d'un roman à succès et produit avec des moyens élevés pour le cinéma égyptien, ce film-fleuve fait effectivement preuve du même plaisir à dérouler des clichés narratifs, sentimentaux et sociaux que les oeuvres types de Lelouch. Pendant les deux premières heures, nous suivons ainsi les agissements peu reluisants d'un groupe de personnages, liés par le logement et une féroce envie de réussir, matériellement ou émotionnellement, dans un monde rempli d'adversité. Les défauts ne manquent point dans cette partie du récit épique, mais elle se laisse toutefois regarder avec un certain intérêt, à la manière d'un feuilleton à la télé. Les apparences des héros se dégradent et les rêves se brisent, une fois que les règles tortueuses de la société se sont affirmées. Certes, la mise en scène de ce va-et-vient entre quatre intrigues majeures manque de bravoure et de souffle pour animer la narration sur la longueur - une tâche trop souvent confiée à la musique insistante - et le décor principal est à peine mis en valeur. Mais en dépit de leur description fort conventionnelle, les personnages deviennent partiellement attachants.
Ce tableau lugubre et finalement assez superficiel de la nature humaine aurait pu finir de la sorte, en démontrant à quel point les petites luttes et les compromis véreux ne mènent à rien. Mais pour clore deux histoires essentielles du récit, le recours à un symbolisme pompeux est du plus mauvais effet. Sans surprise, ce sont les deux sujets soi-disant osés qui sont traités avec une lâcheté et un manque d'originalité consternantes.
D'abord, l'homosexualité telle qu'elle est dépeinte, avec son côté clandestin, honteux et abusif, ramène le spectateur occidental un demi-siècle en arrière, au moment des années 1950, marquées par une très timide prise en compte de ce style de vie contre la nature dominante. Aucune joie donc face à ce traitement du pédé comme un être complexé (le retour en arrière bancal qui explique l'orientation du journaliste) et retors dans une des premières grosses productions d'un pays musulman qui en parle, et cela d'autant moins que le cinéma de Youssef Chahine est truffé de pistes d'interprétation et de délectation gaies infiniment plus osées.
Ensuite, la religion et le fanatisme auquel elle peut mener tombent victimes du même regard réducteur et conformiste. Le parcours du fils de concierge, qui choisit le terrorisme islamique comme seule issue à ses origines socialement pénalisantes, peut se lire ainsi comme la confirmation d'une charge pénible de préjugés et de clichés. Chaque étape dans son long déclin jusqu'au martyre, figé dans un plan extrêmement lourd, aurait pu se trouver sans difficulté dans un film américain de pure propagande. C'est par conséquent une occasion ratée de présenter une Egypte loin des idées reçues que ce long film sans personnalité.

Vu le 15 mai 2006, au Club 13, en VO

Note de Tootpadu: