
Avec Allah n'est pas obligé, le réalisateur Zaven Najjar livre l'un des longs métrages d'animation les plus marquants de la récente saison des festivals, adaptant le roman phare d'Ahmadou Kourouma en une œuvre à la fois stylisée sur le plan visuel et profondément ancrée dans la réalité historique, un équilibre délicat qui a défini le projet dès sa conception. Le film, qui a été projeté lors de grands événements internationaux tels que le Festival d'Annecy, le Festival international du film de la mer Rouge et celui de Tokyo, se prépare désormais à sortir en salles en France le 4 mars 2026, distribué par BAC Films et Maison 4 Tiers en France et Gkids aux États-Unis. Adapté du roman de Kourouma publié en 2000, lauréat du prix Renaudot et du prix Goncourt des Lycéens, le récit suit Birahima, un jeune orphelin guinéen qui tente de rejoindre sa tante au Liberia, mais qui se retrouve pris dans le chaos de la guerre civile et la machine brutale qui transforme les enfants en soldats, une trajectoire qui reste tragiquement d'actualité plusieurs décennies après les conflits qui l'ont inspirée.
Ce qui rend cette adaptation particulièrement captivante, c'est la maturation inhabituellement longue qui la sous-tend, façonnée par le lien personnel du producteur Sébastien Onomo avec le livre, qu'il a découvert pour la première fois lors de ses études de littérature à la Sorbonne, où il a décrit cette expérience de lecture comme un uppercut, frappé non seulement par la portée géopolitique, mais aussi par l'audace linguistique d'Ahmadou Kourouma, dont la prose fusionne satire, narration orale et lucidité dévastatrice. Onomo a acquis les droits d'adaptation dès 2016, mais a délibérément résisté à la tentation de précipiter le projet en production, préférant attendre ce qu'il considérait comme la bonne preuve artistique, une expression qui allait finalement se cristalliser dans sa collaboration avec Zaven Najjar, dont la signature graphique et la sensibilité aux récits de mémoire, d'exil et de guerre avaient déjà laissé une forte impression à travers son travail de direction artistique. Leur rencontre lors du développement de La Sirène, réalisé par Sepideh Farsi, s'est avérée décisive, car le langage visuel de Najjar offrait précisément la singularité qu'Onomo jugeait nécessaire pour aborder un roman si intimement lié à la voix et à la perspective.

Le parcours créatif de Najjar vers Allah n'est pas obligé est indissociable de sa propre biographie, ancrée dans une histoire familiale marquée par la diaspora arménienne entre la Syrie et le Liban, des expériences qui l'ont exposé très tôt à la manière paradoxale dont les récits de guerre peuvent osciller entre humour et horreur, anecdote et traumatisme. Cette dualité tonale est devenue centrale dans sa lecture du roman de Kourouma, puis dans la dramaturgie du film, coécrite avec Karine Winczura, préservant ainsi la navigation constante du livre entre ironie et tragédie. Plutôt que d'édulcorer la violence ou d'esthétiser la souffrance, Najjar a opté pour une stratégie de subjectivité émotionnelle : Birahima est souvent présenté comme un témoin plutôt que comme un protagoniste de la brutalité, tandis que l'humour est principalement véhiculé par Birahima et Yacouba. Ce dosage minutieux, comme le décrit Najjar, s'étend même aux écarts narratifs par rapport au texte source, notamment l'introduction d'une brève romance adolescente et d'une blessure par balle, éléments absents du roman mais destinés à intensifier l'identification au passage à l'âge adulte fracturé de Birahima.
La crédibilité du film repose en grande partie sur les recherches menées par Najjar sur le terrain en Afrique de l'Ouest, une approche qui fait délibérément écho à la manière dont Kourouma s'est appuyé sur des sources littéraires et des rapports des Nations unies pour écrire son roman. Déterminé à s'appuyer sur la réalité, Najjar s'est rendu au Liberia, où il a pris contact avec d'anciens combattants, notamment Mohamed Sparo Tarawalley, ancien général du LURD (Liberians United for Reconciliation and Democracy), dont les conseils lui ont ouvert les portes vers des témoignages, des lieux et des perspectives vécues rarement accessibles aux cinéastes. Plutôt que de rechercher un équivalent réel direct à Birahima, Najjar a rassemblé une mosaïque d'expériences, affinant ensuite le scénario à travers des discussions à Monrovia tout en esquissant simultanément des environnements et des personnages dans ses carnets. L'un des résultats les plus symboliques de ce processus sur le plan visuel est le porte-clés panda récurrent attaché à l'arme de Birahima, une image discrètement dévastatrice qui fonctionne comme un oxymore entre l'enfance et la violence, l'innocence et le militantisme forcé.

Historiquement, le récit se déroule dans le contexte des guerres civiles au Liberia et en Sierra Leone (1989-2003), des conflits alimentés par des luttes de pouvoir internes et exacerbés par l'exploitation stratégique des ressources naturelles, en particulier les diamants, le bois et les minéraux, une dynamique largement documentée par les observateurs internationaux. Ces guerres ont fait environ 300 000 morts, des millions de civils déplacés et le recrutement forcé de dizaines de milliers d'enfants. Les chiffres mis en évidence dans le dossier pédagogique, notamment les références à l'ascension et à la chute de Charles Taylor et au rétablissement final de la paix avec l'élection d'Ahmad Tejan Kabbah en Sierra Leone, renforcent la dimension éducative du film, en inscrivant l'odyssée fictive de Birahima dans un contexte géopolitique rigoureusement défini. Le matériel souligne en outre une sombre réalité contemporaine : l'utilisation continue d'enfants soldats dans le monde entier, une pratique classée comme crime de guerre en vertu du droit international, Amnesty International estimant que plus de 250 000 enfants sont encore impliqués dans des conflits armés.
Le son et le jeu des acteurs jouent un rôle tout aussi essentiel dans l'authenticité du film, à commencer par le casting des voix, réalisé en grande partie à Abidjan sous la direction de Luis Marques, suivant les recommandations de l'auteure Marguerite Abouet. La décision de confier la voix de Birahima au jeune rappeur ivoirien Hanta Christ Aboubakar Traoré, connu sous le nom artistique de SK07, confère au personnage une immédiateté brute et une volatilité émotionnelle, tandis que l'interprétation de Yacouba par Thomas Ngijol oscille entre cynisme, humour et tendresse inattendue. La distribution, qui comprend Annabelle Lengronne, Marc Zinga et Naky Sy Savané, contribue à une texture vocale façonnée par des improvisations, des rythmes locaux et des adaptations multilingues, complétée par la partition de Thibault Kientz-Agyeman, elle-même structurée autour de la mélodie d'une berceuse associée à la mère de Birahima. La musique traverse les frontières tout comme le récit, mêlant les sonorités traditionnelles d'Afrique de l'Ouest aux influences contemporaines du hip-hop et de l'afrobeat.

Sur le plan technique, Allah n'est pas obligé est une coproduction multinationale entre la France, le Luxembourg, la Belgique, le Canada et l'Arabie saoudite, soutenue par des institutions telles que Eurimages, le CNC et le Red Sea Film Fund. L'animation a été réalisée dans plusieurs studios, une nécessité née de contraintes budgétaires, mais qui a finalement contribué à la richesse technique du film. D'une durée de 77 minutes au format Scope avec un son 5.1, le long métrage bénéficie également d'un livret pédagogique développé par l'Association Française du Cinéma d'Animation, conçu pour contextualiser les thèmes de la guerre, du langage et de la dépossession des jeunes à l'intention d'un public éducatif. À une époque où l'animation s'intéresse de plus en plus à la mémoire politique et aux traumatismes historiques, le premier long métrage de Zaven Najjar s'impose non seulement comme une adaptation, mais aussi comme la continuation de l'interrogation urgente d'Ahmadou Kourouma : comment un enfant devient-il soldat, et comment le cinéma peut-il donner forme à cette question insupportable ?
Synopsis :
Birahima, un orphelin guinéen âgé d'une dizaine d'années, doit quitter son village pour tenter de traverser la frontière et retrouver une tante qui se serait installée au Liberia. Le jeune garçon suit les traces de Yacouba, un bandit de grand chemin au beau parler qui lui sert de guide de substitution. Mais sur la route, une rencontre avec des enfants soldats change le destin de Birahima. Recruté contre son gré, que lui réserve le chemin de la guerre ?
Allah n'est pas obligé
Réalisé par Zaven Najjar
Écrit par Ahmadou Kourouma, Karine Winczura
Produit par Sébastien Onomo, Paul Thiltges
Avec Marc Zinga, Chris Aboubacar, Hanta Traoré
Monté par Isabelle Manquillet
Musique de Thibault Agyeman
Sociétés de production : Creative Touch Studios, Paul Thiltges Distribution, Need Production, Lunamine, Yzanakio
Distribution : BAC Films (France), Maison 4 Tiers (France), Gkids (États-Unis)
Date de sortie : 4 mars 2026 (France)
Durée : 77 minutes
Photos : Copyright Bac Films