sortie-cinema - Gérald le conquérant : un faux documentaire survolté qui transforme la Normandie en terrain de bataille identitaire

Par Mulder, 29 novembre 2025

Il suffit de regarder l’affiche — celle où Fabrice Éboué pose en slip rouge devant le Mont-Saint pour sentir que Gérald le conquérant sera un film qui refuse la demi-mesure. Derrière son apparence de comédie potache, le cinquième long-métrage de Fabrice Éboué, écrit avec Thomas Gaudin, produit par Julien Deris et David Gauquié, et distribué par Wild Bunch, cache en réalité un faux documentaire beaucoup plus corrosif qu’il n’y paraît. Le film suit Gérald, un Normand d’adoption obsédé par l’idée de redorer le blason de la région en construisant le plus grand parc historique de France, consacré à Guillaume le Conquérant. Une ambition délirante qui va le mener jusqu’aux extrémités les plus sombres de la radicalisation identitaire. Le tournage, mené entre l’Île-de-France et la Normandie (Bayeux, Caen, Lisieux, Pont-l’Évêque), offre au film un ancrage authentique, presque documentaire, qui renforce la charge satirique de ce portrait d’un homme qui se rêve héros local mais glisse dans la folie en voulant être « plus normand que les Normands ». Ce qui frappe d’emblée dans la genèse du projet, c’est l’attachement personnel de Fabrice Éboué à la région)

La Normandie est la terre de son enfance, de ses vacances, de ses premiers repères familiaux. Après avoir consacré plusieurs films à son identité afro-antillaise, il revient ici à son versant maternel : une Normandie à laquelle il rend hommage, mais qu’il interroge aussi à travers un personnage en quête d’appartenance. L’inspiration revendiquée de l’émission Strip-Tease se ressent fortement : Gérald appartient à la lignée de ces figures trop humaines, touchantes et pathétiques, dont les rêves disproportionnés révèlent leurs failles profondes. Le film emprunte beaucoup à cette façon de filmer la maladresse, les ambitions démesurées et les illusions perdues de gens ordinaires persuadés d’être investis d’une mission titanesque. En adoptant ce ton hybride — entre documentaire immersif et fiction — Fabrice Éboué trouve un terrain idéal pour questionner la montée des revendications identitaires, le besoin d’exister dans une société où la reconnaissance passe parfois par la démesure, voire l’extrémisme.

Une mécanique bien plus grave se dessine derrière l’humour du projet. La lente radicalisation de Gérald fait écho à des phénomènes contemporains : ces individus frustrés, socialement fragiles, qui trouvent dans la revendication identitaire un moyen d’être enfin visibles. L’idée que « certains n’existent que dans la tension » revient comme un leitmotiv dans l’analyse de Fabrice Éboué, et elle nourrit ce faux documentaire qui bascule progressivement vers quelque chose de plus sombre, presque inquiétant. Le réalisateur insistait déjà sur ce virage lors du tournage, mais se dit frappé de constater à quel point le film résonne encore plus fort aujourd’hui, tant les crispations sociales ont gagné en intensité. La présence de la mère de Gérald, décrite comme une femme dure mais protectrice, ajoute une dimension intime : la quête identitaire du personnage est aussi une répercussion de secrets de famille, de mensonges anciens et d’un héritage compliqué. L’écho autobiographique apporte une profondeur inattendue à cette farce qui, soudain, touche à des blessures personnelles et à une mémoire familiale complexe. Le casting joue un rôle essentiel dans la réussite du film, et chaque acteur semble choisi avec la précision d’un documentaire où la spontanéité prime. Alexandra Roth, qui incarne la femme de Gérald, apporte une douceur, une patience et un réalisme qui contrastent parfaitement avec la folie grandissante du protagoniste.

Logan Lefebvre, véritable révélation et issu d’un casting sauvage, surprend par son naturel et sa justesse dans des plans-séquences exigeants. L’apparition de Franck Dubosc, tournée uniquement en plan-séquence pour conserver l’authenticité du moment est un petit événement en soi : le comédien joue dans un registre étonnamment sobre, entouré, selon les mots d’Éboué, de fous, ce qui renforce encore le décalage comique. Tous composent une galerie de personnages profondément humains, qui oscillent entre absurdité et tendresse, et participent à l’illusion du réel qui fait la force du film. La photographie de Vincent Richard Marquis, le montage d’Alice Plantin et la musique de Guillaume Roussel participent eux aussi à ce faux réalisme : jamais trop léchés, jamais trop stylisés, ils offrent une texture brute fidèle à l’esprit Strip-Tease, ce qui permet aux excès de Gérald d’avoir l’air encore plus vrais.

L’approche technique du film, décrite en détail dans le dossier révèle un travail de mise en scène particulièrement ambitieux. Le choix du plan-séquence, utilisé autant que possible, est un exercice difficile : la caméra doit suivre l’action comme si elle ignorait ce qui va se passer, captant l’instant, les imprévus, la parole spontanée, les gestes nerveux. Fabrice Éboué, qui a déjà expérimenté ce format dans Inside Jamel Comedy Club ou Tout simplement noir, y trouve ici une justesse incomparable : les maladresses, les hésitations, les comportements étranges de Gérald et de son entourage deviennent autant d’indices d’un malaise social plus large. Toute la direction artistiqu edu travail de Flavia Marcon aux costumes de Élise Bouquet et Reem Kuzayli, jusqu’à la prise de son d’Antoine Deflandre et Cédric Berger contribue à cet effet de réel qui fait croire que nous assistons à la dérive d’un homme filmé par une équipe dépassée, témoin impuissant d’une folie grandissante. Au-delà de la prouesse formelle, Gérald le conquérant apparaît comme un tournant dans la carrière du réalisateur : une comédie d’auteur assumée, plus risquée, plus ancrée, qui mêle le rire, la gêne, la politique et l’intime avec une audace rare dans le cinéma français actuel.

Le film présenté comme une comédie tend progressivement vers une réflexion plus profonde sur la France contemporaine. Fabrice Éboué assume dans ses notes qu’il profite du format à petit budget pour jouir d’une liberté créative précieuse dans un marché saturé de blockbusters. Gérald le conquérant s’inscrit dans une veine régionaliste et identitaire qui, selon le réalisateur, pourrait représenter l’avenir du cinéma français face à l’uniformisation mondiale. Le film sortira en salles le 3 décembre 2025, distribué par Wild Bunch, après un tournage soutenu notamment par CNC, CANAL+ et Cinéfrance Studios. Avec sa durée ramassée de 83 minutes, son humour au vitriol, ses plans-séquences virtuoses et sa montée en tension quasi exponentielle, il semble destiné à devenir un objet singulier, dérangeant et mémorable. En mêlant anecdotes personnelles, satire politique et vrais questionnements sur l’identité, Fabrice Éboué signe une œuvre étonnamment intime sous son vernis de faux documentaire. On parie que Gérald, dans toute son absurdité tragique, s’apprête bel et bien à laisser sa trace dans le paysage cinématographique français.

Synopsis :
Il s'appelle Gérald. Son objectif : redorer le blason de sa région chérie, la Normandie. Sa méthode : construire le plus grand parc d'attractions du pays, en l'honneur de Guillaume le Conquérant. Et pour y parvenir, il est prêt à tout... Retenez bien ce nom, car il entrera dans l'histoire !

Gérald le conquérant
Réalisé par Fabrice Éboué
Écrit par Fabrice Éboué, Thomas Gaudin
Produit par Julien Deris, David Gauquié
Avec Fabrice Éboué, Jean-François Cayrey, Alexandra Roth, Vincent Solignac, Joaquim Fossi, Gaëtan Cotigny, Franck Dubosc, Laura Lieblein Adam
Directeur de la photographie : Vincent Richard Marquis
Montage : Alice Plantin
Musique : Guillaume Roussel
Sociétés de production : Cinéfrance Studios
Distribution : Wild Bunch (France)
Date de sortie : 3 décembre 2025 (France)
Durée : 83 minutes

Photos : Copyright Wild Bunch