Sorties-Video - Eraserhead le 31 mai pour la première fois en version restaurée

Par Mulder, 19 mai 2017

“Henry Spencer épouse une femme qu’il a peut-être mise enceinte. Après la naissance de l’enfant, elle le quitte et retourne chez ses parents. Puis il a une aventure avec la belle voisine de palier.” - David Lynch

Dans la lignée des Surréalistes, Lynch s’est basé sur un rêve éveillé pour l’histoire d’Eraserhead, celui de la tête d’un homme transportée par un jeune garçon dans une usine de crayons. Même si le scénario ne fait que 21 pages, il est accepté et Lynch se lance dans la pré-production dès 1971. Le tournage du film, supposé durer 42 minutes, commence le 29 mai 1972 et est prévu pour six semaines. Il ne se terminera qu’en 1976. La finalisation d’Eraserhead devient alors une obsession pour Lynch. Il ne vit que pour ça, passe des nuits entières au milieu des décors et néglige sa famille, ce qui aboutira à son divorce. Son père et son frère essaient de le persuader de laisser tomber mais rien à faire. Lynch trouve un boulot de livreur du Wall Street Journal afin de pouvoir avancer sur ce projet qui lui tient tant à coeur et obtient le soutien d’amis chers comme Jack Fisk, sa femme Sissy Spacek, ainsi que Catherine Coulson, la compagne de Jack Nance.

Tourné entièrement la nuit, Eraserhead sera un long parcours du combattant pour David Lynch et deviendra sa raison de vivre, ce qu’il relate très bien dans le documentaire David Lynch : The Art Life sorti en salles le 15 février dernier. Le film marque l’apogée d’une première époque “expérimentale” où l’aspect plastique (le rapport à la matière) est très fort.

“J’aime parler d’Eraserhead car cela me renvoie à une époque merveilleuse. Et de beaux souvenirs. Mais entre temps, quand nous n’avions plus d’argent, je suis toujours resté fasciné par toutes ces choses qui ont permis au tournage de continuer. Les cheveux de Jack n’ont pas changé tout d’un coup, les étables et l’American Film Institute étaient toujours là. Il y a un plan où Henry marche dans le couloir et tourne la poignée, et un an et demi plus tard il passe la porte ! Ces choses peuvent être extrêmement terrifiantes quand on y pense, arriver à garder une ambiance et une exactitude, quelque chose qui reste cohérent sur cinq années.” – David Lynch

“Bizarre” et “dérangeant” sont des adjectifs qui ont été souvent utilisés pour qualifier ce film-cauchemar qu’est Eraserhead. David Lynch préfèrera l’adjectif “abstrait” qu’il aime à répéter dans les entretiens qu’il accorde. Les hallucinations sinistres du film n’en sont pas pour autant impénétrables. Bien au contraire, s’en dégage une grande force émotionnelle et Lynch instaure une relation avec le public qui ne se démentira pas avec le temps. Chaque spectateur peut avoir son interprétation et, selon Lynch, toute interprétation est valable, lui même s’évertuant à entretenir le mystère et à donner le moins de clés de compréhension possible. Il se distingue d’emblée d’autres cinéastes expérimentaux dont les codes esthétiques peuvent paraître hermétiques au grand public.

Mais ce n’est pas au cinéma d’avant-garde qu’Eraserhead sera associé, mais au cinéma d’horreur. En effet, la représentation du corps y est tellement perturbante, organique, que certains iront même jusqu’à le catégoriser de film gore. Le terme body horror qualifiera une dizaine d’années plus tard ce genre d’esthétique viscérale, mêlant mutilation, maladie et matières organiques, un style qu’à la même époque le cinéaste David Cronenberg est en train d’explorer au Canada. Eraserhead est souvent considéré comme un film-matrice quant à ce sous-genre de l’horreur. Ici, le corps se vide, devient matière, révélant une intériorité bien trop grande au sens littéral et métaphorique. Les échelles sont perturbées. Les membres s’individualisent, se détachent. Tout ici est extrêmement visqueux et palpable, Eraserhead se faisant véritable film de la perception.

“Le noir et blanc rend les choses pas si normales car nous sommes habitués à les voir en couleur, cela ôte quelque chose au sentiment de normalité. C’est ainsi plus facile de pénétrer un autre monde et revenir en arrière dans le temps (...). Cela permet aussi de voir plus clairement. Selon moi, un cadre en noir et blanc est plus pur qu’un plan en couleur. C’est moins distrayant. On est probablement plus apte à voir et à entendre un personnage en noir et blanc.” – David Lynch

Dans Eraserhead, des motifs obsédants se devinent et deviendront un peu sa marque de fabrique. Des détails à première vue anodins comme le bruit du vent, les ampoules qui explosent, la cigarette qu’on allume jusqu’aux décors de petits appartements et de petites pièces, vont se propager dans ses films à l’avenir. Lynch nous donne à ressentir l’infini à l’intérieur du confiné et du minuscule. Certains parleront d’un surréalisme typiquement américain de par ce rapport paysagiste à l’immensité, même si Eraserhead se révèle un film plutôt claustrophobe.

Le lien avec le surréalisme tient aussi au fait que Lynch est sans cesse à l’écoute de ses visions et base souvent ses scénarios dessus. De fait, l’espace où il se sent le mieux est nocturne. L’inconscient et les états oniriques sont des domaines où les pulsions se révèlent, notamment sexuelles. Le passage d’un monde à l’autre chez Lynch signifie aussi le basculement dans le fantastique.

La normalité est redéfinie, et cela passe par la difformité physique. Mais le monde lui-même ne semble être qu’un corps, un corps-machine plus exactement dans Eraserhead, et la bande sonore nous fait ressentir les drones et les pulsations comme un coeur qui bat et à l’intérieur duquel les personnages “luttent dans le noir” pour reprendre l’expression de Lynch.

Les interprétations du film sont nombreuses mais une de celle qui revient le plus souvent est celle d’Eraserhead comme une étude des affres de la paternité, et beaucoup de critiques n’hésitèrent pas à faire un parallèle entre la vie personnelle de Lynch et Henry Spencer qui préfère entrer dans son monde intérieur plutôt que faire face à la réalité. En effet, Eraserhead ne parle-t-il pas d’un homme aliéné, abandonné de sa compagne (la première femme de Lynch avait demandé le divorce) et en charge d’une progéniture dont il ne sait que faire (la pauvre Jennifer et son pied-bot), au sein d’un décor industriel et déprimant (Philadelphie) ? Pour ne plus subir le monde et ne plus être qu’un personnage passif, Henry décide alors de se livrer aux rêves et à l’imagination afin de s’affirmer, quitte à devoir détruire ce réel qui le sclérose (le bébé en l’occurrence, symbole de la famille). L’infanticide (thème qui reviendra dans Twin Peaks : Fire Walk With Me) devient alors un acte de (re)naissance et de libération pour Henry. D’autres percevront cet acte non pas comme une délivrance (s’affranchir de la peur), mais comme une castration et une allégorie du suicide.

Dans tous les cas, Eraserhead est ouvert à des milliers d’analyses et c’est ce qui en fait un sujet inépuisable et bien plus qu’un simple film d’horreur surréaliste.

Avec la bande originale d’Eraserhead, David Lynch et Alan Splet créent un véritable manifeste musical. Le son devient partie intégrante du film pour amener les spectateurs dans l’image. Les drones et textures complexes enveloppent dans une immersion totale, avec parfois des cassures, afin de provoquer une tension souvent inquiète. La musique se fait mentale, psychologique, elle nous permet de pénétrer plus avant dans l’inconscient de Henry Spencer.

Les sons de machineries, de mécaniques, de trains qui passent, les bourdonnements électriques, tout cela participe à l’évocation d’un environnement froid et étouffant, une véritable “symphonie industrielle” pour reprendre le titre d’une série de tableaux de Lynch qui aboutira en 1989 à un spectacle filmé. La concomitance de la sortie du film avec l’émergence du courant musical industriel a contribué là encore au statut culte du film. David Lynch n’a d’ailleurs jamais caché sa fascination pour tous les sons liés à l’industrie et qu’il continue à explorer dans ses albums. Avec Alan Splet, il avait trouvé un vrai collectionneur de sons et proposé une musique sans équivalent, entre bruitages, habillage sonore atmosphérique et pures compositions musicales.

La musique agit comme dans un rêve. Omniprésente, elle crée une continuité et dissout la notion de séquence et de temps. Lynch et Splet montent le son comme ils montent les images. Ils se font chefs d’orchestre menant le trip au sein même d’un monde-machine. Les voix et dialogues s’intègrent eux-mêmes aux compositions, entrecoupés de silence et de sons ambiants. Chaque phrase, séparée ainsi, souligne une forme d’incommunicabilité et devient effet musical.

De H.R. Giger à John Waters en passant par Stanley Kubrick, de nombreux cinéastes ont été marqués par cette expérience cinématographique unique qu’est Eraserhead. Cette “Philadelphia story” continue à inspirer autant les arts populaires que les avant-gardes. Revoir Eraserhead aujourd’hui dans cette version restaurée 4K à partir des négatifs originaux et supervisée par David Lynch lui-même, c’est se replonger dans cette planète-cerveau, berceau d’un inconscient tourmenté, et dans une oeuvre d’art totale, toujours aussi fascinante, qui reste à ce jour et, selon les propos mêmes de Lynch, son meilleur film et “la plus belle chose de [s]a vie”.

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Synopsis :
Un homme est abandonné par son amie qui lui laisse la charge d’un enfant prématuré, fruit de leur union. Il s’enfonce dans un univers fantasmatique pour fuir cette cruelle réalité.

Eraserhead
Fiction / 1977 / Etats-Unis / VOSTFR / 89 min / distributeur Potemkine films
Un film écrit et réalisé par David Lynch
Avec Jack Nance (Henry Spencer), Charlotte Stewart (Mary X), Joseph Allen (Mr X), Jeanne Bates (Mme X)
Distribution : Potemkine Films
Version restaurée 4 K

(Source: Dossier de presse)