Ceremonie - Prix Jean Vigo 2026 : la 75e édition du Prix Jean Vigo rend hommage aux voix indépendantes de toutes les générations

Par Mulder, Paris, Cinémathèque, 06 juillet 2026

La cérémonie du 75e Prix Jean Vigo, qui s’est tenue le 6 juillet 2026 à la Cinémathèque française à Paris, a une nouvelle fois réaffirmé la place unique qu’occupe l’une des distinctions les plus prestigieuses, mais aussi les plus atypiques, du cinéma français. Contrairement aux récompenses dictées par le succès commercial ou l’engouement des festivals, le Prix Jean Vigo est resté, depuis sa création en 1951, fidèle à une mission singulière : mettre à l’honneur des cinéastes dont l’œuvre incarne l’originalité, la liberté artistique et l’indépendance intellectuelle. Créé en hommage au cinéaste pionnier Jean Vigo par Claude Aveline, en collaboration avec la fille de ce dernier, Luce Vigo, et un groupe de cinéastes parmi lesquels figuraient notamment Jacques Becker, Jean Cocteau, Paul Gilson et Georges Sadoul, ce prix a toujours soutenu des réalisateurs dont la voix remet en question les conventions plutôt que de s’y conformer. Depuis 1960, des prix distincts sont décernés aux longs et aux courts métrages, cette distinction visant délibérément à honorer le cinéaste plutôt que l’œuvre elle-même — une philosophie qui continue de distinguer le Prix Jean Vigo de pratiquement toutes les autres récompenses cinématographiques en France.

Cette édition anniversaire historique a rendu hommage à Alain Gomis, qui a reçu le Vigo d’Honneur pour l’ensemble de son œuvre, rejoignant ainsi une lignée prestigieuse de cinéastes comprenant Wang Bing, Elia Suleiman, Claire Simon, Claire Denis, Aki Kaurismäki et Agnès Varda. Cette distinction semblait particulièrement appropriée au vu de la carrière du cinéaste franco-sénégalais, qui n’a cessé de refléter les idéaux mêmes sur lesquels le prix a été fondé. Depuis L’Afrance en 2001, récompensé au Festival de Locarno, Alain Gomis a délibérément suivi une voie artistique sans compromis, laissant s’écouler des années entre chaque production afin de permettre une maturation créative patiente. Ses films — notamment Aujourd’hui, Félicité et Dao — explorent le déracinement, l’exil, la mémoire et l’identité à travers des récits situés entre la France et l’Afrique, offrant des réflexions profondément humaines sur l’appartenance et la transformation culturelle. Les organisateurs ont salué son cinéma pour avoir tracé « des chemins qui relient la France et l’Afrique tout en recherchant une forme de vérité à travers le déracinement et la quête de soi », une description qui résume parfaitement tant ses préoccupations thématiques que sa philosophie cinématographique. Au-delà de la réalisation, Alain Gomis a également contribué de manière significative à l’avenir du cinéma africain grâce à la création du Centre Yennenga à Dakar en 2018, conçu comme un pôle créatif dédié à la formation, aux échanges artistiques et à la transmission des savoir-faire cinématographiques dans toute l’Afrique de l’Ouest. Comme l’avait expliqué Gérard Vaugeois à propos du Prix Vigo d’honneur, cette distinction vise à récompenser des œuvres dont l’importance n’était peut-être pas immédiatement évidente lors de leur sortie, ce qui fait d’Alain Gomis un lauréat presque exemplaire.

La catégorie « long métrage » a donné lieu à un résultat inhabituel et mémorable, le jury ayant choisi de décerner le Prix Jean Vigo conjointement à Gustave Kervern et Arthur Harari, une décision ex aequo qui reflète l’estime exceptionnelle portée à deux visions artistiques très différentes mais tout aussi distinctives. Pour Gustave Kervern, ce prix marque une étape particulièrement importante, car il récompense Voilà, c’est fini, son premier long métrage solo destiné aux salles de cinéma après des années de collaborations acclamées avec Benoît Delépine. Prévu pour sortir le 24 mars 2027, distribué par Pyramide, ce projet représente un nouveau chapitre dans la carrière du cinéaste, permettant tant au public qu’aux critiques d’apprécier sa voix singulière en dehors du célèbre duo créatif à l’origine de films tels que Mammuth, Le Grand Soir et Effacer l’historique. L’attribution du Prix Jean Vigo avant la sortie en salles du film illustre parfaitement la philosophie de ce prix, qui consiste à repérer et à encourager des auteurs dont le parcours créatif promet une importance durable plutôt qu’un impact commercial immédiat.

Arthur Harari a partagé cet honneur pour L’Inconnue, dont la sortie dans les salles françaises est prévue le 26 août 2026, distribué par Pathé Films. Déjà reconnu comme l’un des cinéastes les plus rigoureux intellectuellement de sa génération, Arthur Harari avait auparavant été largement salué pour Onoda : 10 000 nuits dans la jungle, lauréat du prestigieux Prix Louis-Delluc. Son œuvre explore sans relâche les questions d’histoire, d’identité et de complexité psychologique tout en refusant les structures narratives simplistes, ce qui s’inscrit naturellement dans la lignée de Jean Vigo. La décision du jury de distinguer à la fois Gustave Kervern et Arthur Harari illustre la remarquable diversité dont continue de faire preuve le cinéma indépendant français, en mettant à l’honneur deux cinéastes dont les approches diffèrent sur le plan stylistique mais qui partagent un même attachement à l’expression personnelle et à l’autonomie créative.

Le Prix Jean Vigo du court-métrage a été décerné à Saïd Hamich Benlarbi, soulignant une nouvelle fois l’engagement de longue date de la cérémonie en faveur de la découverte de nouvelles voix. À l’instar du prix du long-métrage, cette distinction honore le cinéaste plutôt qu’une production spécifique, mettant l’accent sur le potentiel à long terme de la vision cinématographique d’un auteur. Ce principe est au cœur de la philosophie du Prix Jean Vigo depuis des décennies : ce prix n’est pas destiné à couronner une carrière déjà établie, mais plutôt à exprimer la confiance accordée à des artistes dont l’originalité et l’indépendance méritent d’être encouragées. Les œuvres éligibles doivent être des productions françaises ou des coproductions à participation majoritaire française achevées après la précédente édition du prix ; le jury, composé de membres de l’Association Prix Jean Vigo et d’invités annuels, sélectionne les lauréats à l’unanimité lors de ses délibérations. Après l’annonce des lauréats, les films récompensés étaient traditionnellement projetés à la Cinémathèque, permettant ainsi au public de découvrir immédiatement les œuvres qui avaient inspiré les choix du jury.

Pour ceux qui ont eu la chance d’assister à la cérémonie, l’ambiance reflétait précisément ce qui a fait du Prix Jean Vigo une institution si chère depuis plus de trois quarts de siècle. Contrairement aux grandes cérémonies de remise de prix dominées par le spectacle et les célébrités, la soirée a conservé un caractère intime et émouvant, centré sur les cinéastes, la conviction artistique et le cinéma lui-même. L’événement célébrait non seulement des réalisations déjà reconnues, mais aussi des avenirs encore en cours d’écriture, perpétuant ainsi une tradition qui a su repérer certaines des voix les plus importantes du cinéma français et international bien avant qu’elles ne soient largement reconnues. Soixante-quinze ans après sa création en mémoire de Jean Vigo, décédé en 1934 à l’âge de vingt-neuf ans seulement, ce prix reste remarquablement fidèle à son ambition fondatrice : récompenser non seulement l’excellence, mais aussi le courage d’inventer, d’expérimenter et de faire du cinéma un acte de liberté artistique sans compromis.

Vous pouvez découvrir nos photos sur notre page Flickr

Photos et vidéo 4K : Boris Colletier / Mulderville